« Courir » de Jean Echenoz chez Minuit

9782707320483« Courir » fut la raison de vivre d’Emile Zatopek, athlète tchécoslovaque du milieu du XXè siècle. Et le romancier Jean Echenoz a parcouru au pas de course l’existence de ce coureur de fond exceptionnel, dans un récit vivant, alerte, parfois haletant, tout au long de ses 140 pages. La vie de cet homme hors norme fut un « roman », heureux sous-titre du livre, qui s’ouvre avec l’invasion allemande de la Moravie et s’achève avec l’occupation soviétique au lendemain du second conflit mondial. La boucle de l’histoire de la Tchécoslovaquie, au milieu du siècle, est ainsi bouclée et la vie sportive d’Emile Zatopek ira de l’un à l’autre de ces deux régimes autoritaires.
Le jeune homme n’est pas attiré du tout par la course à pied dans sa prime jeunesse, « il a horreur du sport », conforté en cela par un père ouvrier qui n’y voit que perte de temps et d’argent. Emile commencera à gagner sa vie à l’usine, « Bata » en l’occurrence, une usine de chaussures, signe « avant-coureur » peut-être !
La propagande de l’occupant nazi encourage alors la jeunesse aux activités sportives, la course en particulier. Et voilà le jeune Emile engagé dans un cross-country organisé par la Wehrmacht alignant d’impeccables athlètes allemands opposés à de pauvres coureurs tchèques mal habillés, mal équipés, mal entraînés. Emile, engagé involontaire, prend goût contre toute attente à cette compétition qui sera suivie d’une multitude d’autres. Et il court bien mal, notre jeune homme, il a un style « en dépit du bon sens [et] loin des canons académiques ». Mais le coureur, gauche et inélégant, alternant bizarrement les allures, est terriblement efficace. Sans grands efforts, il fait la course en tête, loin devant tous ses adversaires. On le remarque bien vite car il se met à tout gagner et sa popularité rapidement grandissante crée un « fanatisme autour de sa personne. […] Il a gagné un surnom. La Locomotive. Tout va bien… » car les victoires, records, titres nationaux et mondiaux, médailles d’or olympiques s’enchaînent sur ses distances de prédilection: 5000 mètres, 10000 mètres, marathon. La fatigue semble n’avoir aucune prise sur lui et Emile continue allègrement son tour de piste, une fois la ligne franchie, pour aller saluer le public enthousiaste. « Emile est inégalé, Emile est inégalable. Pendant les six années qui vont suivre les Jeux olympiques de Londres, il sera l’homme qui court le plus vite sur Terre en longue distance ». Les autorités dirigeantes du communisme désormais régnant, fières de leur héros national, voudront évidemment le récupérer à des fins de propagande, et en feront un colonel de l’armée tchécoslovaque. Mais ils lui serreront la vis, malgré tout, en zélés staliniens, l’empêchant d’aller courir là où il le souhaite, là où il est invité, en particulier de l’autre côté du rideau de fer. L’arrivée de Dubcek et l’avènement du Printemps de Prague le pousseront sur la scène politique et Emile, le discret, emblème de tout un peuple, soutiendra les insurgés. Le retour de bâton sera rude. Le régime revenu à la charge et au pouvoir par la force des chars et des canons enverra Emile au fond de la mine puis lui fera vider les poubelles de la capitale. Erreur humaine autant que politique : les habitants de Prague, qui ne l’ont évidemment pas oublié, l’ovationneront à son passage et rempliront les bennes à sa place ! « Jamais un éboueur n’aura été autant acclamé » relève Jean Echenoz avec un humour sobre et ravageur.
D’une plume retenue et vive, affûtée comme la silhouette d’un coureur de fond, Jean Echenoz réussit avec une empathie communicative à nous toucher et nous faire aimer cet homme admirable de courage et d’humilité, en un mot d’humanité, qui a atteint une gloire planétaire sans jamais de déprendre de sa simplicité. Il finira sa vie, sur ordre des autorités politiques, « dans un poste en sous-sol au centre d’information des sports. Bon, dit le doux Emile, archiviste, je ne méritais sans doute pas mieux ».

par JB

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