« Denise au Ventoux » de Michel Jullien chez Verdier

« Denise », solide et imposant bouvier bernois, formé à être chien-guide d’aveugle, est déclaré inapte au service, « cancre recalé pour sa couardise urbaine ». Valentine, jeune femme dépressive et recluse, en fera son animal de compagnie, sur ordre d’un thérapeute qui la contraint ainsi à sortir de chez elle et à « se frotter au monde ». Valentine jette son dévolu sur « ce doux molosse » dont le demi-quintal encombre vite l’espace de sa minuscule chambre. Valentine baptisera l’animal « Athena ».

Mais c’est Paul, un ami de la sœur de Valentine, qui s’en occupera, le temps que Valentine parte en voyage au bras d’un séducteur et étrange homme d’affaires.

Et Athena deviendra Denise, plus au goût de Paul : «Je lui trouvai un air à s’appeler Denise. Un indéniable féminin dans ses façons, un certain populisme de gueule avec ses permanentes aux oreilles et ses mèches frisottées, l’humilité de son port, l’inné naturel se dégageant de son regard en chandelle, sa brave mine sociable, la candeur de ses placements rapportés à son bel acabit augmenté des filasses subsidiaires dépassant du poil, elle avait tout pour ce nom ». Denise s’entichera vite de son nouveau maître, qui la sort quotidiennement, matin, midi et soir de sa morne journée d’employé de banque, dans le périmètre étriqué de son pâté de maisons. Rituel ralenti par des rencontres avec d’envahissants et fâcheux promeneurs de quadrupèdes qui vous contraignent à « devoir palabrer des chiens ». Comme avec d’inattendus et émouvants passants inconsolables de leur animal disparu. « Cela se passe sur un trottoir, on n’a rien vu venir, il n’y a pas eu d’apostrophe : un homme, une femme soudain, de vieilles gens, ils se sont approchés, s’immiscent, autorisés à revivre pour un tout petit instant la banalité d’une promenade de chien qui n’est pas le leur. Dans le vôtre ils voient le leur, pour un instant. Eux aussi parlent d’emblée à l’animal, dégagés de tout, sans aucune convention. Ils ont volontiers des mots d’enfant, l’épanchement des babillages, puis vient le passé, un passé indémêlable dans quoi on entend des bribes de vie abolie ».
Après une année de vie commune et à la veille de restituer Denise à sa maîtresse revenue de son périple amoureux, Paul, fervent adepte de la montagne, décide d’emmener la chienne pour quelques jours bien au-delà de leurs habituelles promenades sans air ni espace et de gravir, tel Pétrarque, les « pelades sommitales et terres chauves » du Mont Ventoux. La montagne de Provence est aride autant que raide, pouvant blesser le corps des hommes et des bêtes de ses silex aigus qui jonchent le sol tombés de redoutables à-pic et dangereux dévers. Denise arrivera au sommet devançant toujours son maître, éreinté par l’effort, puis le sèmera au retour, à la poursuite sans retenue de chamois aperçus dans la descente vertigineuse. Jusqu’à l’accident fatal.
Ce livre admirable est porté par un verbe étincelant de précision et de justesse, de poésie et de tendresse, qu’il parle de ces hommes et femmes rencontrés dans les périples de Paul – la figure d’Eliette, orpheline de son chien, est bouleversante- ou de cet animal magnifiquement dépeint dans ses regards, ses attentes, ses attitudes et ses allures, « la langue souriante, le croupion au roulis de sa cadence, ses cuissots qui ressemblaient tellement aux contours de l’Afrique ».

Michel Jullien nous emmène, en cent trente pages, dans le récit d’un rapport exceptionnel entre l’homme et l’animal, plus encore, d’une communion inoubliable entre deux êtres que fige la fin tragique de ce voyage à deux.
Par JB

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