« Adieu Montaigne » de Jean-Michel Delacomptée chez Fayard

9782213671864Dans le flot de publications savantes sur Montaigne -pas moins d’une soixantaine d’études universitaires ces deux dernières années toutes langues et tous pays confondus -, quelques livres très accessibles tentent de faire comprendre au commun des lecteurs l’importance de lire ou de relire l’auteur des « Essais ». Antoine Compagnon, en 2013, nous invitait à vivre « Un été avec Montaigne ». Jean-Michel Delacomptée, dans une judicieuse réédition d’avril 2017 en « Livre de poche » d’un texte paru initialement il y a deux ans, nous dit tristement « Adieu Montaigne », jamais autant célébré mais jamais aussi peu lu et près d’être oublié.
La lecture de Montaigne peut, il est vrai, parfois résonner étrangement à notre époque. L’homme des « Essais » se désintéressait par exemple de la famille et n’éprouvait qu’indifférence pour les enfants. Quant aux femmes, « que leur faut-il que vivre aimées et honorées ? » écrit-il. Difficile à entendre aujourd’hui ! Jean-Michel Delacomptée le concède, « les tenants de la théorie du genre sont acculés, s’ils le lisent, à l’avaler de travers ». Même si Montaigne précisait avec justesse et justice: « Les femmes n’ont pas tort quand elles refusent les règles de vie qui sont introduites au monde, d’autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elles ».
Modéré, voire conservateur, en matière politique, son scepticisme et sa prudence n’encourageaient pas les ardeurs partisanes. Il se méfiait des conduites incontrôlables des populations : « Après la première qui part, les opinions s’entrepoussent suivant le vent comme les flots ». Et pour éviter les catastrophes politiques et humaines, il fut un fervent défenseur du dialogue -de « la conférence » disait-il- entre les camps et les clans. Les massacres entre protestants et catholiques l’avaient, il est vrai, horrifié et éloigné à tout jamais de tout engagement politique potentiellement extrémiste et désastreux.
De même qu’il fut adepte de la non-violence en politique, il se montra adversaire notoire, et pionnier, de la peine de mort : « L’horreur du premier meurtre m’en fait craindre un second et la haine de la première cruauté m’en fait haïr l’imitation ». Dans le même ordre d’idées, il condamna farouchement les atrocités de la conquête espagnole du Nouveau Monde et l’asservissement ou l’anéantissement des malheureux indiens par les conquistadors: « Tant de villes rasées, tant de nations exterminées […] et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre ! ».
Se montrant tel qu’il est, « sans contention et artifice », Montaigne aborda une infinité de questions : depuis l’existence de Dieu et les religions, la mort et ses tourments, l’inhumanité des hommes, l’opinion, la gloire, l’honneur, l’amitié -La Boétie oblige-, l’analyse sur soi-même, jusqu’au mariage et la sexualité.
Bien que les Essais ne soient à aucun moment un livre de morale – « Je n’enseigne point, je raconte » écrit-il – Montaigne s’avère être à chaque page de son livre et pour chacun de nous un bien utile compagnon de lecture et de vie, nous rappelle Jean-Michel Delacomptée, apte à régler notre existence et à nous éclairer sur nous-mêmes. Il annonce même parfois la rigueur et la sévérité du XVIIè siècle : « Au milieu de la compassion, nous sentons au-dedans je ne sais quel aigre-douce pointe de volupté maligne à voir souffrir autrui » écrit-il bien avant La Rochefoucauld.
Le vocabulaire et la phrase de Montaigne, étrangement, font peur, nous explique aussi Jean-Michel Delacomptée. Une phrase longue, riche et ondoyante, et nombre de citations grecques et latines étrangères à la culture de nos jeunes apprentis des lycées et facultés, peuvent dissuader de lire les « Essais ». Quoi de surprenant à notre époque où la culture classique est de plus en plus écartée de l’aire éducative ? Et lorsque Montaigne est encore lu et étudié, c’est la méthode d’enseignement qui désespère, quand lycéens et étudiants, entre les mains de « savants » enseignants, baillent d’indifférence et d’ennui dans des « études de lettres enveloppées dans des bandelettes enduites de jargon ». Jean-Michel Delacomptée nous rappelle, pour clore ce bel et vivifiant hommage à l’homme des « Essais », les vertus du style de Montaigne, « cette vivacité tantôt ramassée, tantôt prolixe, ces formules bourrues, aiguisées, toujours dansantes, ce rythme où s’entrelacent lenteur réflexive et vitesse expressive, rayonnant de l’énergie qui l’a propulsé ». Montaigne définit lui-même ce style, allant « à sauts et à gambade […], un parler simple et naïf, déréglé, décousu et hardi, non pédantesque mais plutôt soldatesque ». Jean-Michel Delacomptée a raison, n’écoutons pas nos pédants pédagogues et plongeons-nous dans les « Essais », qui sont la vie-même.

par JB

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