« Ravel » de Jean Echenoz chez Minuit

« Ravel » est un roman de Jean Echenoz qui raconte la vie du compositeur entre les deux guerres, au faîte de sa gloire, assombrie par le cruel déclin physique et mental, irrémédiable, de ses dix dernières années de vie. Ce livre nous montre un petit homme sec, dépressif et solitaire. « Ravel » nous offre une oeuvre typiquement « echenozienne » dans laquelle la phrase se fait précise et concise, sans fioritures ni longues digressions, presque technique quand le romancier nous décrit par le menu le paquebot sur lequel embarque Ravel vers les Etats-Unis, sur les modèles de voitures puissantes et clinquantes ou les « flèches » ferroviaires qu’emprunte le musicien en Amérique.
Un roman d’Echenoz est un mélange de biographie rigoureuse et de détails imaginés ou grossis. C’est le pouvoir du romancier qui décrit ici un musicien à la mise raffinée, au goût incorrigible pour les pyjamas soyeux et élégants, les costumes impeccablement coupés et les chaussures vernies dont il ne sait se passer lorsqu’il conduit un orchestre, assiste à un concert ou se retrouve au milieu de brillantes réceptions. Et le contraste est fort entre sa gloire musicale et mondaine et, au final, la banalité de sa vie quotidienne.
Echenoz nous montre aussi un Ravel paradoxal et inattendu qui refuse énergiquement l’honneur du ruban rouge mais accepte bien volontiers celui « d’être reçu docteur honoris causa de l’Université d’Oxford, avec éloge en latin, ça ne se refuse pas », relève le romancier, amusé, dont l’humour ne manque jamais de parsemer chacun de ses livres
Et la musique dans ce roman d’un musicien ? Elle nous est donnée, bien sûr, dans deux épisodes en particulier. Ravel compose son Concerto pour la main gauche pour le pianiste Ludwig Wittensgtein, privé à la guerre de l’usage de son bras droit. Mais le rigoureux Ravel se prend de bec avec lui quand l’interprète, en concert, trahit régulièrement la composition en agrémentant la partition d’ornementations mélodiques imaginaires. Quant au fameux Boléro, sa naissance est étrange, liée à la fascination de Ravel pour les machines industrielles et le bruit répétitif de leurs « rouages [qui] lui donnent des idées rythmiques ». Le Boléro c’est « juste du rythme et de l’arrangement, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul élargissement du son » lui fait dire Echenoz. Bref, à l’en croire, Ravel n’aurait pas fait là œuvre musicale ! Le génial compositeur le pensait-il vraiment ? L’imagination du romancier agit et trouble le lecteur…
La fin du livre est pathétique, où l’on voit le malheureux compositeur perdre complètement ses dernières facultés motrices et mnésiques. Une hasardeuse intervention de chirurgie cérébrale n’y fera rien : « Il meurt dix jours après, on revêt son corps d’un habit noir, gilet blanc, col dur à coins cassés, nœud papillon blanc, gants clairs, il ne laisse pas de testament, aucune image filmée, pas le moindre enregistrement de sa voix ».
La partition s’achève, qui nous serre la gorge.

par JB

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