« L’ordre du jour » de Éric Vuillard chez Actes Sud

Eric Vuillard, en 150 pages, nous fait revivre l’expansionnisme nazi au travers de l’Anschluss qui vit l’Autriche envahie par les troupes allemandes en mars 1938. Un expansionnisme et un régime facilités par la complaisance et la complicité des grands capitaines d’industries allemands, Wilhelm von Opel, Gustav Krupp, Albert Vögler, Günther Quandt et vingt autres patrons de haute volée, dont les noms disent peut-être moins que les sociétés qu’ils représentent : BASF, Bayer, Agfa, Siemens, Allianz, Telefunken, IG Farben, Varta, Opel et d’autres. Conviés le 20 février 1933 par Hermann Goering, président du Reichstag, ces vingt-quatre patrons ou, cruellement désignés par Eric Vuillard, ces « vingt-quatre lézards […] se lèvent sur leur patte arrière et se tiennent bien droit » dès qu’apparaît le corpulent président, « à la silhouette entripaillée », venu leur demander de contribuer aux ambitions d’un Parti nazi désargenté, à la veille d’élections capitales, « les dernières pour les dix prochaines années, et même, ajoute-t-il dans un rire, pour cent ans ».

Les industriels, séduits par le discours anticommuniste du cynique Goering, s’exécuteront immédiatement, sans état d’âme, ouvrant généreusement leur portefeuille pour aider le Parti et, derrière lui, le nouveau chancelier Hitler.

Dans son entreprise de « bluff » politique et diplomatique, Goering invitera aussi en novembre 1937 Lord Halifax, président du conseil britannique, dans une rencontre où il embobinera l’aristocrate anglais sur le chapitre du nationalisme, du racisme et de l’antisoviétisme. L’élégant ambassadeur Ribbentrop, fraîchement nommé ministre par Hitler, reçu à dîner par Chamberlain pour marquer son départ de Londres vers Berlin, roulera lui aussi dans la farine tout son monde en ne pipant mot, tout au long de la soirée, sur l’invasion en cours de l’Autriche. « Les Français, eux, n’avaient pas de gouvernement, la crise ministérielle tombait à point ». Quant au chancelier autrichien Schuschnigg, qu’Hitler voulait convaincre de laisser son pays aux mains des nazis avec toutes les apparences de la légalité, ses velléités feront entrer le chancelier allemand, « virulent comme un crachat », dans des rages folles qui enverront l’imprudent rival en prison. Et devant le fait accompli, « les démocraties européennes opposèrent à l’invasion une résignation fascinée ».

Eric Vuillard nous rappellera, en fin de récit, que tous ces grands patrons de l’industrie, financiers de l’apocalypse, auront fait prospérer leurs usines, BMW, Daimler, Schneider, IG Farben et tutti quanti, avec la main d’œuvre de faméliques déportés, ces damnés de la terre hitlérienne, « noirs de crasse, infestés de poux, marchant cinq kilomètres hiver comme été dans de simples galoches pour aller du camp à l’usine et de l’usine au camp », celui de Buchenwald, de Flossenbürg, de Ravensbrück ou d’Auschwitz. Et que toutes ces grandes fortunes de l’économie allemande, soutiens du nazisme, « clergé de la grande industrie »,  ne quitteront pas pour autant, après la guerre, le fauteuil présidentiel de leur conseil d’administration.

Ce livre bref, dense, poignant, est-il œuvre d’historien ou de romancier ? Les deux, en vérité. La matière des livres d’Eric Vuillard, est toujours l’Histoire, mais éclairée du regard original du romancier qui construit son intrigue, pose un décor, place et fait parler ses personnages, connus ou inconnus. Eric Vuillard est là pour relater, de manière saisissante, le face-à-face entre Schuschnigg et Hitler en 1938 au Berghof, le dîner « surréaliste » de Chamberlain avec Ribbentrop, ou bien encore l’avancée chaotique d’une médiocre armée de panzers à travers la campagne autrichienne qui fera hurler le Fürher. L’écrivain est aussi là pour rapporter le sort de ces pauvres autrichiens juifs, « accroupis à quatre pattes, forcés de nettoyer les trottoirs, sous le regard amusé des passants », ou de leurs sœurs et frères désespérés qui se suicident, dont la « mort ne peut s’identifier au récit mystérieux de leurs propres malheurs […]. Leur suicide est le crime d’un autre », celui du monstre nationaliste, raciste et totalitaire qui, encore aujourd’hui, n’est jamais très loin. Le fort et beau livre d’Eric Vuillard est là pour nous le rappeler.

Par JB

Je suis intéressé(e) par ce livre : je clique sur ici

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s