« La grandeur Saint-Simon » de Jean-Michel Delacomptée chez Folio

Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, un peu comme Proust pour la « Recherche », fait partie de ces écrivains dont on dit qu’on va se lancer dans une lecture approfondie et totale de l’oeuvre (non sans présomption, parfois !) dès qu’on aura du temps à soi. Dans le cas de Saint-Simon, on peut comprendre que l’énormité du texte des « Mémoires » (8 tomes dans l’édition de la Pléiade, d’Yves Coirault) intimide et dissuade d’entamer, avec hâte et avidité, la traversée d’un tel océan de mots.
Voilà un livre qui devrait, pourtant, fortement inciter à aller voir d’un peu plus près, et un peu plus vite que prévu pour les non-initiés, du côté du duc de Rouvroy: « La Grandeur Saint-Simon », de Jean-Michel Delacomptée, paru en collection de poche Folio chez Gallimard en 2016.

En 21 brefs chapitres, d’une prose vive, incisive, à la fois brillante et décapante, Jean-Michel Delacomptée parcourt la vie du « petit duc » depuis son mariage avec Marie-Gabrielle de Lorges, le 8 avril 1695, jusqu’aux derniers jours de 1749, où il achèvera de rédiger la 2584è page de son manuscrit, commencé dix années plus tôt.
Les Mémoires furent la vision d’un homme foncièrement attaché à des valeurs morales et monarchiques, soutenues dans le fond et la forme par la généalogie, le rang et l’étiquette, mais singulièrement attaquées, dans un relâchement et une facilité coupables selon Saint-Simon, par les souverains eux-mêmes, en particulier le Roi-Soleil. Notre mémorialiste détestait en effet Louis XIV pour sa propension à anoblir et doter bâtards et courtisans de douteuse noblesse et moralité, et surtout sa volonté de dépossession du rôle actif de la noblesse en matière politique. Saint-Simon était féroce avec ses contemporains. Avec l’abbé Dubois, par exemple, fait cardinal, que Jean-Michel Delacomptée décrit, à la façon du duc lui-même, comme un « gnome spectral à face de fouine sous une perruque blondasse, étron satanique dont Saint-Simon possédait dans un réduit qui servait de lieu d’aisances le portrait en estampe » ! Mais le duc « savait aimer autant qu’il savait haïr. C’était un homme tout d’une pièce qui partageait le bon grain de l’ivraie, comme la foudre coupe un arbre en deux ». Louis XIII ou l’abbé de Rancé font ainsi partie de ces personnages que les Mémoires placent très haut pour leur intransigeance et grandeur morale.
Pourquoi lire les Mémoires, au XXIè siècle ? Pour la vivacité exceptionnelle d’un regard porté par une plume à nulle autre pareille. « C’est une langue libérée des régents du collège, humorale, cravachée, pétulante » écrit Jean-Michel Delacomptée. Maniant une syntaxe parfois torturée, et toujours singulièrement expressive, Saint-Simon ose les termes les plus crus et les plus cruels : Madame d’Harcourt est traitée de « gratte-cul » et Saint-Simon se promet d’ « écraser le duc de Noailles en marmelade et lui marcher à deux pieds sur le ventre » !
Les Mémoires demeurent enfin, et plus que jamais, actuels, et c’est là, aussi, leur éternité (et leur grandeur), car ils montrent (et démontent) « les éternelles figures d’un monde immonde, et quelques prophétiques emblèmes de notre modernité. La catégorie des grands a changé, mais pas les pantomimes des grands » écrit Yves Coiraut dans son édition de la Pléiade.
A noter qu’Yves Coirault a publié une version « réduite » des « Mémoires » du duc, en collection Folio, excellente porte d’accès à cet immense écrivain.

Par JB

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