« J’avoue que j’ai trahi : essai libre sur la traduction » d’Albert Bensoussan chez L’Harmattan

« Tradutore, traditore », dit-on depuis la Renaissance, le traducteur est un traître, ou un « traditeur » pour reprendre le mot savoureux du poète du Bellay. Albert Bensoussan, grande « voix traduisante » et riche « passeur de mots » de l’hispanophonie vers la francophonie, nous a livré, en 2005, un bel essai intitulé « J’avoue que j’ai trahi, essai libre sur la traduction » qui nous éclaire sur le vieux débat du « littéral » et du « littéraire », « entre le trop près et le trop loin du texte », et sur ce que doit être ce « pont » entre « deux langues, deux cultures, deux modes de pensée et de sensibilité ».
Dans la liste imposante des auteurs américains contemporains de langue espagnole qu’Albert Bensoussan a traduits (une quarantaine, pas moins !), certains, plus que d’autres, ont enrichi sa réflexion théorique sur la traduction, en même temps qu’ils ont aiguisé plus encore sa sensibilité d’écrivain.
L’un des premiers d’entre eux est le péruvien Alfredo Bryce Echenique, auteur du « Monde de Julius », écrivain au physique d’« éternel adolescent à longue silhouette aux mains fines crispées de timidité. […] Chacun des personnages de ses romans réfléchit une enfance et un paradis perdu ». On imagine qu’ils ont trouvé un écho particulier chez Albert Bensoussan, nostalgique narrateur de sa propre enfance algéroise.
Manuel Puig prolonge cet inventaire : il est auteur du « Baiser de la femme araignée », le « plus beau livre qu’on ait écrit sur l’amour de deux hommes », scénarisé plus tard par Hollywood. Manuel voulut à toute force qu’Albert en fût le seul traducteur francophone.
Guillermo Cabrera Infante fait partie également de ce cercle des écrivains, hélas disparus, chers à Albert Bensoussan. Le romancier cubain à la forte personnalité et originalité est un des représentants de ce courant littéraire, le « boom latino-américain », des années 60 loin de l’indigénisme traditionnel d’un Asturias ou d’un Alejo Carpentier. Il fut pour Albert comme « un père et un géniteur », tant le travail de traduction fut pour lui enrichissant, appuyé par un auteur qui lui en imposait, avoue-t-il, un homme extraordinairement attentif, voire exigeant. Albert travailla au domicile même du romancier, à Londres (« treize mois d’enfer » !) pour traduire « Trois tristes tigres ». Prix, en France, du meilleur livre étranger en 1970, cet ouvrage est d’une singulière et puissante créativité littéraire. « Himalaya verbal », le roman est à la hauteur de la prose inventive d’un Joyce. Albert le traduisit dans la fièvre d’un créateur au point qu’il n’est pas exagéré de dire que sa traduction fut comme une deuxième naissance de l’oeuvre.
Le troisième romancier essentiel de cet inventaire est encore vivant et bien vivant, c’est le péruvien Mario Vargas Llosa, nobélisé en 2010 et « pléiadisé » en 2016, dont Albert Bensoussan a tout traduit pour la France, romans, pièces de théâtre, essais, articles de journaux « à l’exception de ses trois premiers titres [de romans]. Que de regrets d’avoir dû céder « Conversation à la Cathédrale ! » avoue Albert qui finira d’ailleurs par traduire, lui aussi, ce roman, avec la complicité d’Anne-Marie Casès en 2015. C’est en 1972 que Mario choisit Albert pour traduire « Les Chiots ». Depuis cette date, les deux hommes ont bâti et entretenu une solide et étroite amitié littéraire et fraternelle au point, écrit Albert, que « je dois à Vargas Llosa mes plus fortes émotions de plume car lui seul m’a donné l’illusion que je créais et forgeais de bons et vrais romans… [Et] les fantasmes de Mario sont devenus les miens ». Un soir de représentation au théâtre de Bordeaux d’une pièce de Mario, « La Demoiselle de Tacna », Albert Bensoussan, nourri pour toujours des mots de sa mère et de son enfance algéroise, revit sur scène la silhouette de sa chère maman, Aïcha, ressuscitée dans les paroles qu’il avait traduites et mises dans la bouche de la vieille « Mamaé », l’une des figures de la pièce. « A la fin, tremblant d’émotion, je pleurai de l’avoir retrouvée ». Y a-t-il plus beau retour vers sa lointaine jeunesse et sa mère adorée par le truchement du verbe traduit ?
Les quarante dernières pages de ce bel essai sont consacrées à une lumineuse et précise explication de texte de la traduction en 2003 du roman « Le Paradis-un peu plus loin » et à une analyse de l’univers romanesque de Mario, marqué, on le sait, par les grands romanciers français du XIXè siècle, en particulier Flaubert.
On l’aura compris, cet essai « libre » revêt aussi les habits de l’autobiographie tant il est nourri d’émotions fraternelles ou filiales tout autant que littéraires pour des écrivains qu’Albert Bensoussan a aimés et traduits avec passion depuis quarante ans et plus.

par JB

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