« Ce qui nous relie. Jusqu’où Internet changera nos vies ? » de Alexandre Lacroix aux éditions Allary

Alexandre Lacroix, philosophe, romancier, journaliste –fondateur et directeur de « Philosophie magazine »- a publié en 2016 un texte très instructif, « Ce qui nous relie », tout à la fois essai et récit d’un périple qui l’a emmené aux quatre coins du monde à la rencontre d’acteurs, influents ou pionniers, de la Toile. Il a ainsi dialogué avec trois hommes essentiels à la compréhension des enjeux et de la révolution du web, ce réseau mondial, apparu en 1989 grâce à un certain Tim Berners-Lee, concepteur du HTTP et du HTML, qui a bouleversé depuis un quart de siècle l’ensemble des activités humaines.

Julian Assange, premier de ces acteurs du web rencontré par notre philosophe, est le fondateur de « Wikileaks ». Alexandre Lacroix l’a rencontré aux fins fond de la campagne anglaise juste avant qu’il ne se réfugie à l’ambassade d’Equateur à Londres pour échapper à l’extradition réclamée par les USA et la Suède. Son crime, on le sait, fut de divulguer, via le web, des informations sur des opérations d’évasion fiscale d’envergure, d’une part, des « bavures » de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan, d’autre part, opérations qui, dans tous les cas, relevaient du secret bancaire ou militaire. Wikileaks est le cauchemar des Etats et des institutions car Assange encourage « quiconque, employé d’une banque, militaire ou fonctionnaire, ayant eu vent de délits, voire de crimes commis par son organisation et devenant des pièces à conviction, à les envoyer à Wikileaks anonymement, le site se chargeant de les publier » (Alexandre Lacroix). Secret des sources et sécurité des informateurs garantis. Dans sa retraite forcée à l’ambassade d’Equateur à Londres, Julian Assange, par l’entremise d’Alexandre Lacroix et de Skype, va aussi dialoguer avec Peter Singer, penseur australien, auteur d’un article remarqué, « Visible man,  ethics in a world without secrets» (« Harper’s », août 2011). Les deux hommes prônent la transparence mais si l’homme visible de Peter Singer est sous surveillance, il reste, comme dans le « 1984 » d’Orwell, à la merci du regard d’une organisation ou d’un gouvernement, ce que combat Assange pour qui la transparence ne s’applique qu’aux puissants de ce monde, pas aux citoyens de base dont il faut, au contraire, protéger la vie privée.

La deuxième rencontre d’Alexandre Lacroix est celle d’un certain Philippe, anonyme citoyen français émigré au Paraguay. Il est aussi une sorte de lanceur d’alertes mais d’un type très particulier : c’est un « truther », celui qui cherche et veut dévoiler ce qu’il considère être une vérité, à tout coup occulte et inquiétante. On le nomme aussi, en France, un conspirationniste ou un complotiste. A la différence d’Assange qui diffuse des informations brutes, sans hiérarchie ni commentaires, le « truther » repère une information trouvée sur le web qui le séduit, généralement avérée, donc d’autant plus troublante, qu’il va « scénariser » à sa façon sur la Toile, « avec des bons et des méchants » (A.L.), sous-entendant un complot occulte et malveillant, à l’échelle d’un pays, d’un continent, voire de la planète. Les conspirationnistes auraient ainsi désigné l’organisation « HAARP » (High Atmosphere Auroral Research Program) pour lancer l’idée que les ondes électriques des grandes antennes de ce centre scientifique américain implanté en Alaska sont aptes à faire couler un sous-marin, détruire un avion en vol, dérégler le climat ou provoquer des tremblements de terre !

Le troisième personnage important rencontré par Alexandre Lacroix est Peter Thiel, milliardaire de la Silicon Valley, apôtre du « transhumanisme » qui « préconise d’utiliser l’ensemble des moyens biomédicaux pour faire reculer la mort » (A.L.). La prochaine innovation véritable sera le « reliement » de l’homme à la machine. Il s’agira de « créer au moyen de la technologie une entité plus puissante que l’intelligence humaine[…], un mélange de biologie et d’ordinateur ». C’est Vernor Vinge, mathématicien de l’université de San Diego (mais aussi auteur reconnu de romans de science fiction) qui parle ainsi, dès 1993, relayé en 2005 par le directeur de l’ingénierie de la firme Google, Ray Kurzweil, dans son ouvrage « Singularity is near ». Dans cette ère « webmoderne » (A.L.), l’humain se transformera en être mi-biologique, mi-informatique, connecté au web ! « C’est autour des interfaces entre le corps humain et le réseau qu’il faut maintenant prospecter, nous disent les médecins, biologistes et informaticiens [réunis dans] la « Singularity University » en Californie » (A.L.).

Peter Thiel est aussi un libertarien, adepte d’une société libérée de toute contrainte, de toute régulation ou intervention étatique fonctionnant sur les seuls rapports contractuels entre adultes consentants. Un tel monde, sans politique ni règles ou institutions, n’est guère envisageable ailleurs que dans un cyberespace. Très logiquement, Peter Thiel s’intéresse exclusivement aux petites « start-ups », seules capables selon lui, par leur souplesse, leur réactivité et leur inventivité, d’aider au progrès technologique et de « produire le saut qualitatif. […]L’Etat-nation, l’entreprise industrielle ou les médias […] sont remis en cause.[…] Alors qu’ils étaient jeunes et sans moyens financiers, Assange ou Snowden ont défié la superpuissance américaine.[…] Amazon vaut désormais davantage que Wal-Mart, la première chaîne de supermarchés des USA. […] Et les truthers, eux, court-circuitent les messages émis par les grands médias ».(A.L.).

Il n’est personne à présent qui ne soit connecté, immergé dans un monde en réseaux qui « s’apparente à une troublante télépathie assistée par les machines. […] Un nouveau monde est en train d’émerger, et nous en devinons tout juste les paysages. […]. Jusqu’où Internet changera nos vies ?» conclut Alexandre Lacroix dans ce livre vivant et passionnant, dessinant un futur qui en fera peut-être frémir plus d’un!

par JB

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