« Le collier rouge » de Jean-Christophe Rufin aux éditions Folio

Depuis quatre à cinq ans, l’édition française nous offre, centenaire oblige, de beaux romans inspirés par le premier conflit mondial. « Au revoir là-haut » fut l’un des premiers d’entre eux, auréolé du Goncourt en 2013, puis porté à l’écran en 2017 par Albert Dupontel. Jean-Christophe Rufin nous en a offert un autre, en 2014, « Le Collier rouge », bref roman, sobre, tendu, émouvant. Et qui, lui aussi, a les honneurs du septième art en ce printemps 2018, dans une réalisation de Jean Becker, avec François Cluzet et Nicolas Duvauchelle.

Eté 1919, dans une sous-préfecture du Bas-Berry, Hugues Lantier du Grez, officier français de noble souche, chef d’escadron et juge militaire, vient interroger et statuer sur le sort de Jacques Morlac, prisonnier pour fait de rébellion et outrage public à l’armée et à la Nation, lui « l’ancien combattant issu d’une famille de cultivateurs, fort honorablement connue dans la région », et, qui plus est, caporal exceptionnellement décoré de la Légion d’honneur pour acte de bravoure sur le front oriental, du côté des Dardanelles.

Morlac est le seul occupant de cette vétuste et pestilentielle prison sous les murs de laquelle un chien famélique, au pelage abîmé, couvert de cicatrices, aboie sans cesse. Et pour cause, c’est son maître qui est enfermé là et qu’il attend dans des aboiements quotidiens, réguliers et insupportables.

La majeure partie du récit se résume à un huis-clos, tendu et prenant, entre l’officier et son prisonnier. On pourrait croire les deux hommes définitivement rivaux l’un et l’autre : un aristocrate citadin face à un homme simple de la campagne, deux hommes et deux mondes que tout devrait opposer. Mais la guerre et ses horreurs pour Molac, et « une mise en scène militaire comme un folklore pénible » pour Lantier, las de la chose militaire et proche de quitter l’armée, finiront par atténuer leurs différences et leurs rivalités.

Le crime de Morlac est d’avoir, pris de révolte autant que d’ivresse, décoré son chien « Guillaume » – c’est son nom, comme le Kayser ! – du prestigieux ruban rouge, combattant au front comme lui. On dit qu’il y en eut beaucoup, alors, qui suivirent leurs maîtres dans les tranchées. Et Morlac et Guillaume, décorés tous les deux, défileront côte à côte devant la tribune officielle garnie d’officiers supérieurs et d’édiles municipaux réunis là pour la célébration de la victoire en ce 14 juillet 1919.

Lantier, venu pour interroger le prévenu et rédiger un rapport pour ses supérieurs, veut comprendre l’entêtement de Morlac à refuser toute excuse envers la hiérarchie militaire. Il veut comprendre pourquoi ce chien hurle à la mort et pourquoi son maître s’est livré à une offense publique qui va l’envoyer au bagne, voire au peloton d’exécution. Pourquoi, enfin, ce paysan devenu soldat, hier héros, aujourd’hui près d’être banni, n’a de cesse de revendiquer son geste et de rejeter toute demande et toute expression de pardon que lui propose Lantier comme une planche de salut.

Avec quelques cigarettes, des permissions de promenade, dans un dialogue entre hommes qui finissent par s’écouter, et même se comprendre, avec l’aide aussi de la courageuse, tendre et timide Valentine, filleule d’un ami de Jaurès, « bonne amie » du prisonnier, Lantier parviendra à reconstituer le parcours du soldat et de son inséparable compagnon à quatre pattes. La source et l’explication du comportement de Morlac ? La lecture, ses lectures. Qui l’eût cru ? Morlac, le fruste paysan, s’est mis à lire les livres de la bibliothèque de Valentine et à ouvrir les yeux. Des textes de Rousseau, d’abord, de Jules Vallès, de Victor Hugo, des textes révolutionnaires ensuite, Proudhon, Marx, Kropotkine : « Si les prétendus héros refusent les honneurs abjects de ceux qui ont organisé cette boucherie, on cessera de célébrer une prétendue victoire. La seule victoire qui vaille est celle qu’il faut gagner contre la guerre et contre les capitalistes qui l’ont voulue » lance-t-il à Lantier.

Le juge, ébranlé dans ses convictions et touché par l’histoire de cet homme, laissera libre Morlac qui pourra retrouver Valentine. Et Lantier démissionnera de la carrière des armes pour retrouver avec hâte la vie civile et familiale, sans oublier…Guillaume qu’il emmènera avec lui !

Bref et beau roman, sobrement écrit, qui nous fait retrouver, dans cet après-guerre social et politique trouble, agité et confus, deux hommes et une femme animés seulement par la fidélité, la loyauté, l’orgueil et l’honneur.

Par JB

Je suis intéressé(e) par ce livre : je clique ici.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s