« Le Roi-Soleil se lève aussi » de Philippe Beaussant aux éditions Folio

Loin de la densité érudite d’un savant essai ou de l’académisme pédagogique d’un manuel de lycée, voilà une belle, originale et élégante leçon d’Histoire. Cet alerte et vivant récit de l’historien du Baroque Philippe Beaussant, « Le Roi-Soleil se lève aussi », fait de nous les spectateurs d’une journée de Louis XIV, du lever au coucher. Et nous apprend avec clarté et brio le rôle et la fonction du plus emblématique de nos souverains.

Huit heures du matin : « Le Premier gentilhomme de la Chambre entre et tire le rideau du lit du roi. C’est son privilège ». Et c’est tout un rituel, immuable, qui s’installe et va marquer chaque heure de la journée de « Louis, Dieudonné, roi de France et de Navarre, Fils aîné de l’Eglise, Roi-Soleil »: Petit Lever, Grand Lever, déjeuner, office religieux, dîner, chasses, ballets (si importants), souper, Grand Coucher, Petit Coucher. Autant d’étapes d’un agenda quotidien et de fonctions royales qui sont données à voir. Car le roi doit être du matin au soir en représentation, c’est sa fonction et son rôle de souverain, entouré d’une Cour où chacun joue son rôle à la perfection, à commencer par la nourrice qui, pendant cinquante ans, sera la seule autorisée à entrer la première dans la chambre et lui donner le baiser matinal, suivie elle-même par les Grandes Entrées : Grand chambellan, Grand maître de la Garde-Robe, Grand écuyer, enfin Grand aumônier. Après le Petit Lever arrive le Grand Lever où apparaissent le « médecin ordinaire », les Valets de chambre-barbiers, les Valets de garde-robe, les Valets de chambre-tapissiers, dont Jean-Baptiste Poquelin, le grand Molière, fit partie grâce à l’entremise de son père lui-même attaché à la fonction à l’époque de Louis XIII.

Molière, comédien encore ignoré de tous quand il débarqua à Paris, ne l’était sans doute pas de Louis XIV qui l’avait déjà connu et reconnu au service de ses valets. « Cette charge de valet de chambre est même probablement ce qui a permis à Molière, dès son retour à Paris, d’être nommé avec sa troupe Comédien de Monsieur, frère du roi ». Et la connivence de Molière avec le roi, tout au long de sa vie, sera totale. Le souverain fera de Molière un témoin de scènes de Cour savoureuses qu’on retrouvera dans nombre de ses comédies ou le mettra en présence, souvent à dessein, de personnages dont Molière savait que le roi les supportait difficilement, à commencer par les médecins que l’ancien valet avait observés au lever royal. « Le roi reconnaît tout et rit de tout » écrit Philippe Beaussant. Et ce souverain, très complice, « le gracieusait en toute occasion » dira joliment l’un des chroniqueurs de Versailles de l’époque.

Du théâtre au ballet, le pas était aisément franchi à la Cour. Et quand Louis XIV n’était pas à cheval courant les bois et le gibier – « il ne supporte pas de vivre enfermé et quand il est dans une salle, il faut ouvrir les fenêtres, tant pis pour les frileux » -, il s’adonne avec talent à l’art de la danse et de la chorégraphie. Avec talent et avec passion : on peut répéter en effet un ballet pendant deux mois et trois fois par jour à l’approche de la représentation. Et les danseurs ou figurants sont Madame de Montespan, Madame de La Vallière, Madame, Henriette d’Angleterre, le duc de Vendôme, le duc de Chevreuse et tutti quanti. Et le roi lui-même bien sûr, qui est, là aussi, en représentation et au cœur du spectacle, « mêlé à ses sujets, dansant parmi eux et avec eux, souverain ordonnateur d’une chorégraphie centrée sur lui seul, pour la représentation de la gloire ».

Cette vie en représentation, Louis XIV l’assuma avec une santé de fer, obligation régalienne et protocolaire oblige. Son appétit glouton et féroce l’y aida sensiblement. Là encore, cérémonial immuable et représentation « théâtrale » : « Il est assis à sa table seul face au public ». Et les dîners mobilisent une armée, des arrière-cuisines jusqu’à la table du repas. Le souper du roi se déroule comme son dîner, avec force victuailles dont se goinfre ce roi insatiable. L’art culinaire change en ce Grand Siècle où apparaissent « beurre, asperge, salade, concombres et petits pois pour lesquels on fait des folies ». Et ce que le roi mange devient fureur, nous dit Philippe Beaussant.

Appétit de puissance tout autant, car la fonction fait l’homme. La prise de pouvoir se fait dans ce fameux conseil du 9 mars 1661, quelques heures après la disparition de Mazarin : « Aucun ministre désormais ne serait présent au conseil s’il n’avait été appelé. Ni la reine mère, ni le chancelier ni les princes, ni les ducs, ni Condé, ni Conti, qui en étaient par tradition ». Et ce roi, à ce jour réservé, se découvrit alors souverain à part entière et doué d’une force qu’il n’avait jamais osé exercer ou même exprimer. Dans ses « Mémoires », il le dit superbement : « Cette première timidité qu’un peu de jugement donne toujours, et qui d’abord me faisait peine, surtout quand il fallait parler quelque temps en public, se dissipa en moins de rien. Il me sembla seulement alors que j’étais roi et né pour l’être ». Ce roi timide se révèle également travailleur acharné, pratiquant le secret et le coup de théâtre, usant et abusant dans les choix à faire et décisions à prendre de cette ambiguë et cruelle réponse qui met bien souvent le pauvre sujet sur le gril: « Je verrai ».

Appétit d’amour enfin, à toutes les étapes de sa vie et de celle du palais : « La Vallière ? C’est un univers aéré et romanesque, avec un parfum d’épopée et de tendresse. C’est le temps où Versailles est davantage un parc qu’un château. […]Montespan ? C’est la seconde fête de Versailles, qui place la luxuriance où était le charme. […]Maintenon ? C’est la construction du grand Versailles mais c’est d’abord la démolition de tout ce qui précédait […] et l’image de ces temps nouveaux, plus austères et plus graves ». Trois maîtresses femmes autant que femmes et maîtresses : « une reine de cœur…une sultane reine…une reine de l’ombre ».

Tout, dans ce récit des faits et gestes royaux et dans l’étude du caractère du monarque, instruit et captive. Philippe Beaussant, d’une plume vive et élégante, nous détaille par le menu la journée du roi, s’appuyant avec justesse sur les écrits irremplaçables du grand et redoutable Saint-Simon, qui détestait ce roi, de la truculente Liselotte, princesse Palatine, de la talentueuse Madame de La Fayette ou sur les mots du roi lui-même. « Le Roi-Soleil se lève aussi » nous donne le spectacle d’une monarchie et d’une société aristocratique architecturée par un souverain inégalé. Et de la même façon que l’on admire un grand spectacle, à la fin, le spectateur, et lecteur, applaudit !

Par Jacques Brélivet

Un autre billet a été publié sur Versailles et cette période historique, découvrez-le en cliquant ici

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