« Le monarque des ombres » de Javier Cercas aux éditions Actes Sud

Depuis « Les soldats de Salamine » en 2001, sur le destin d’un Phalangiste sauvé par un Républicain, livre salué à sa parution par Mario Vargas Llosa, les romans de Javier Cercas sont autant de livres qui questionnent la mémoire d’un pays toujours hanté par la guerre civile. Ils s’avèrent être aussi des enquêtes autant que des romans, des fictions sans fiction, sur l’Histoire de l’Espagne et sur un passé toujours à vif. Ce fut le cas avec « Anatomie d’un instant » (sur le coup d’état avorté de 1981), ou avec « L’imposteur » (sur la supercherie d’Enric Marco, icône de la lutte antifranquiste et porte-parole des survivants espagnols de l’Holocauste). Le dernier livre de Cercas, « Le monarque des ombres », est de cette veine, qui tente de donner, ou retrouver, un sens à l’existence de ces hommes qui ont voulu, ou cru, consacrer et sacrifier leur vie à une cause juste, laissant une image d’héroïsme pour les uns, d’indignité et de déshonneur pour les autres.

Il se trouve que, cette fois, le personnage dont nous parle Cercas est le grand-oncle de l’auteur lui-même, un certain Manuel Mena, oncle de sa mère, phalangiste ardent, tué à l’âge de 19 ans, parmi les vingt-cinq mille victimes de la sanglante bataille de l’Ebre, « une tuerie insensée » de 115 jours pendant l’été et l’automne 1938. Javier Cercas avait jusqu’à maintenant voulu éluder, ou enfouir, cette dure réalité familiale.  Pour l’écrivain, socialiste dans le cœur et les idées, l’oncle, « paradigme du héros de la propagande franquiste », fut en effet le « parfait symbole funèbre et violent de toutes les erreurs et la culpabilité et la honte et la misère et la mort et les défaites et l’horreur et la saleté et les larmes et les sacrifices et la passion et le déshonneur de mes ancêtres ».

Le livre de Cercas sera une longue recherche sur la vérité de cet homme, né et grandi dans le village d’Ibahernando, lieu reculé d’Estrémadure qui n’avait connu « ni la Renaissance, ni les Lumières, ni les révolutions libérales », dont les riches propriétaires terriens, les élus, et même nombre de pauvres paysans aveuglés, choisirent à l’entrée de la guerre le camp phalangiste contre la République en place. Et le tout jeune Manuel Mena, sanglé dans son bel uniforme de Phalangiste et fierté de sa famille, partit faire cette guerre dont il imaginait toute la noblesse et la grandeur, celles qui nimbaient les tableaux de Vélasquez et sa « Reddition de Breda » et pas encore l’horreur et l’effroi des glaçants « Tres de Mayo » et « Désastres de la guerre » de Goya.

A travers les souvenirs de rares compagnons d’armes et villageois survivants de cette époque qui ont connu Manuel, et ceux de sa propre famille, Javier Cercas se lancera dans une longue enquête qui lui fera découvrir un tout jeune homme tour à tour enflammé et enthousiaste puis doutant de ses certitudes, ébranlé par la cruauté et l’enfer des combats, amer enfin, au moment de quitter la vie, grièvement blessé sur le champ de bataille.

« Savoir, ne pas juger, comprendre, c’est à ça qu’on s’emploie, nous les écrivains », telle sera la démarche de l’écrivain. « Je ne suis pas littérateur et je ne veux pas affabuler ». Javier Cercas finira par cerner la figure de ce soldat perdu qui peu à peu ne sera plus cette « silhouette floue et lointaine, aussi raide et abstraite qu’une statue, une funèbre légende de famille réduite à un portrait confiné au silence poussiéreux d’une remise poussiéreuse de la maison familiale vide ». Manuel Mena sortira de l’imaginaire simpliste que veut toujours nous servir l’Histoire officielle des vainqueurs. Il apparaîtra dans sa complexité de jeune homme idéaliste qui aura choisi le mauvais camp et, « humble, mélancolique, solitaire et replié sur lui-même », finira par en pressentir et ressentir la noirceur et en vivre l’enfer. Juste avant que la mort, « seule réalité indéniable », ne l’emporte, faute de soins à l’hôpital militaire de campagne de la petite ville de Bot.

Dans ce livre fort, le destin de Manuel Mena apparaît aux yeux de Javier Cercas, relisant l’Odyssée, dans un singulier et immédiat rapprochement avec celui du glorieux mais défunt Achille, monarque au royaume des ombres, face à un Ulysse survivant, revenu humblement vivre auprès de Pénélope : « Ne cherche pas à m’adoucir la mort, ô noble Ulysse !/ J’aimerais mieux être sur terre domestique d’un paysan,/ fût-il sans patrimoine et presque sans ressources,/ que de régner ici parmi ces ombres consumées… ».

Ce livre puissant a aussi une vertu sur l’écrivain Cercas, celle d’une réflexion sur lui-même, homme de gauche, républicain de toujours. Suis-je meilleur que cet homme-là ? se demande-t-il en substance dans les dernières pages de son ouvrage. Certes, Manuel Mena avait combattu pour une cause qui était mauvaise mais « il avait été capable de risquer sa vie pour des valeurs pour lui supérieures à la vie. Manuel Mena s’était sans doute politiquement trompé mais je n’avais aucun droit de me considérer comme supérieur à lui ». Et, finalement, « que cela nous plaise ou non, nous sommes nos ancêtres comme nous serons nos descendants, écrire sur Manuel Mena voulait dire écrire sur moi ».

Beau et troublant livre qui fouille et révèle la complexité d’un passé « dont le peuple tisse les légendes », un passé qui dérange et interpelle Javier, maillon d’une famille déchirée, tout autant que Cercas, romancier et homme de gauche.

Par Jacques Brélivet

Sur ce livre, on peut écouter avec intérêt ce dialogue entre Pierre Assouline et Javier Cercas, en cliquant ici

Je suis intéressé(e) par ce livre : je clique ici. 

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