« J’ai un tel désir » de Françoise Cloarec aux éditions Stock

 « J’ai un tel désir de voir ton visage dans le plaisir…Je pense souvent à cela » écrivait dans l’une de ses nombreuses lettres enflammées Marie Laurencin à Nicole Groult. La photo qui illustre la couverture de l’ouvrage de Françoise Cloarec affiche avec éclat la passion déclarée des deux femmes, regards échangés, perdus d’admiration réciproque, amoureuse et intense. L’une des deux, Nicole pose sa main sur le genou de Marie dans un geste d’infinie tendresse. Le cliché résume à lui seul cette liaison assumée, affichée de deux femmes qui ont traversé la première moitié du XXe siècle au bras de maris, d’amants et de maîtresses. Tout comme la grande et libertine Colette.

L’époque de ces deux femmes fut celle du fauvisme, du cubisme, du dadaïsme, de l’art nouveau, de la haute couture naissante aussi, dans un Paris capitale mondiale des arts et de la littérature. Marie et Nicole en furent toutes les deux des témoins et surtout des actrices et des créatrices, des muses et des inspiratrices pour ces hommes, et quelques femmes, qui virevoltaient autour d’elles et succombaient éperdument à leur charme. Les hommes en question n’étaient pas des moindres : Apollinaire, « passionnel et intransigeant », amoureux fou de Marie Laurencin qui « s’abandonnera à l’aimer », Cocteau, attentif et bienveillant (« Pauvre biche, prise au piège entre les Fauves et les Cubistes »), Picabia, que le projet d’une relation sexuelle avec la maîtresse de son grand ami Apollinaire n’embarrassait guère, Braque, qui la présentera à un froid et distant Picasso dans les murs de l’académie de peinture où elle était élève à Paris. Car Marie voulait peindre. Elle trouvera rapidement son style : une peinture épurée et tendre loin de la rupture et révolution cubiste et dadaïste, une peinture où dominent « le bleu, le vert et le rose laque de garance » que son amant Apollinaire rapprochait de l’art de Matisse et plaçait entre Picasso et le douanier Rousseau : « Son art danse comme Salomé entre celui de Picasso nouveau Jean-Baptiste qui lave les arts dans le baptême de la lumière, et celui de Rousseau, Hérode sentimental, vieillard somptueux et puéril » écrira-t-il dans son essai sur « Les Peintres cubistes » en 1913.

C’est la peinture précisément, et le Salon des indépendants en particulier au printemps 1911, qui donnera à Marie l’occasion de faire la rencontre décisive de sa vie avec Nicole Groult. Nicole est la sœur de Paul Poiret, et tous les deux sont les étoiles montantes de la haute couture parisienne. Nicole est là, dans la foule des invités, et s’arrête devant son tableau, « La Femme au chien », qu’elle achète, séduite par la douceur de la toile. « Immédiatement quelque chose se passe entre Marie et Nicole. […] Un geste, un regard et leurs vies vont prendre un tournant définitif ». Elles se parlent et un frisson passe. Elles se reconnaissent, deux vies vont s’assembler, hors norme, loin des conventions, la vie de deux femmes « transgressives naturellement » qui ne suivent aucunement la voie normée des couples où l’homme est dominant. Dans le couple des Groult, c’est même un peu l’inverse. André n’est pas du monde de la mode mais voudra s’en approcher en devenant décorateur pour être plus complice encore de sa chère Nicole. Tout est question de style, et entre la créatrice de mode et l’inventeur de mobilier, les frontières sont poreuses et les deux univers complémentaires. André vouera, quelles que soient les circonstances, une admiration sans bornes à Nicole, heureux même de voir sa femme s’épanouir auprès de Marie. « Il ne l’a jamais attaquée de front, l’a toujours aimée, protégée, soutenue ». Beau et singulier couple qui restera soudé jusqu’à la fin, même si Nicole, en « femme libre de toute morale pouvant la brider, libre devant l’amour et la chair », s’attachera à d’autres hommes, tout comme le fera Marie qui se mariera même avec un volage et alcoolique baron allemand, rendant furieux le possessif Guillaume Apollinaire. Cette union inattendue vaudra à Marie l’ostracisme de toute une nation au moment du premier conflit mondial et un exil vers l’Espagne, loin de Paris et de Nicole, désormais orpheline de sa « délicieuse aux cheveux d’ange ».

La liaison, profonde et forte, entre les deux femmes « l’emporte sur tout […]. À cette époque, Marie n’hésite pas à signer « Ton épouse » ses missives à Nicole qui est, selon ce qu’elle vit, son double, sa sœur, son amie, sa petite fille, son amour ». Et quand Nicole apprendra qu’elle attend un enfant, elle enverra une enthousiaste missive à Marie : « Je suis enceinte, reviens, c’est toi le père ! ». L’enfant s’appellera Benoîte, le père légal sera André, Marie en deviendra la marraine et « père sentimental ». Benoîte apprendra tardivement que son géniteur s’appelait en réalité Léon Yeatman, un ami de Proust…et de la famille, malgré tout ! De quoi faire s’étrangler bien des conservateurs encore au XXIe siècle et montrer que la question de l’homoparentalité ne date pas d’aujourd’hui !

Autour de ce thème de l’amour physique et sentimental qui réunit deux femmes d’exception, Françoise Cloarec fait, avec moult détails reçus souvent des témoignages des propres filles de Benoîte Groult, un beau portrait de Marie et de Nicole et dresse le tableau d’une époque extraordinaire quand Paris était un phare de la création artistique. L’auteur nous plonge dans les débats, les amours, les travers, les jalousies, les cruautés de ce libre et bouillonnant monde artistique parisien, avec Marie toujours au centre de la scène. Marie qui disait : « En promenant mes couleurs sur la toile, j’ai l’impression d’arroser des fleurs ». Tout le naturel de cette femme, toute la grâce et la délicatesse de cette artiste sont dans ces mots. Dans cette vie aussi dont Françoise Cloarec nous fait découvrir la singularité et la beauté, la lumière et les ombres, les bonheurs et les deuils.

À sa mort, en 1956, « Marie Laurencin est enterrée, comme Guillaume, au Père-Lachaise. On l’a vêtue de blanc, une rose à la main, les lettres d’Apollinaire sur le cœur. Peut-être trouverait-on aussi celles de Nicole qui ont disparu ». Dix ans plus tard, Nicole mourra et André la suivra dans la tombe, trois jours après.

par Jacques Brélivet

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