« Idiss » de Robert Badinter aux éditions Fayard

La Bessarabie n’a rien à voir avec l’Arabie, mais tout avec la vieille Valachie dont le roi s’appelait Bessarab, qui signifie Roi-père, où l’on retrouve la racine sémitique et donc hébraïque ab, père. C’est le berceau familial de Robert Badinter qui, dans cet ouvrage testamentaire qu’il rédige en honneur de sa grand-mère, plonge dans ces lointaines racines d’un territoire qui fut russe et qui est roumain et nous propose le dramatique et douloureux itinéraire qui va du Yiddishland et ses pogroms – 230 000 Juifs de Bessarabie furent exterminés dans les années 40 sous le régime Antonescu – à l’exaltante république française qui vit s’éteindre sa grandeur sous le régime de Vichy.

Idiss (Fayard, 2018, 230p., 20€) est le nom de cette grand-mère qui ne parlait que yiddish et qui, échappant à la misère et aux persécutions, s’enfuit avec Chifra – qui deviendra Charlotte et sera la mère de Robert – d’abord à Vienne, puis à Paris, qui apparaissait alors comme la capitale des Lumières. « Heureux comme juif en France », disait-on alors, et le fait est que cette famille réfugiée va vivoter, les deux garçons devenant chiffonniers, et accéder, par leur travail, à une relative aisance. On sait que les Juifs d’Europe centrale n’avaient alors le choix qu’entre le chmatès – la fripe – ou la fourrure. Le père du petit Robert, qui eut, lui, la chance d’étudier à l’université de Moscou, saura monter une entreprise de pelleterie, dont l’aryanisation des commerces juifs, décidée par les nazis, le dépossèdera après l’armistice. Entre-temps Robert et son frère pourront faire de brillantes études, l’un et l’autre étant, à tour de rôle, prix d’excellence. Robert fera son Droit et on connaît la suite : prestigieux ministre de la justice qui fit voter, en 1981, l’abolition de la peine de mort parce qu’assurément il avait retenu de sa pieuse grand-mère le 6ème commandement : Tu ne tueras pas לא־תרצח Lo-tirtsa’h. Bien des années après sa disparition, alors que sa fille et ses deux fils doivent gagner le Sud pour échapper à la déportation et qu’elle succombe tout aussitôt à la maladie, Badinter ressuscite la pieuse image d’Idiss Rosenberg :

Au temps de mon enfance, tous les vendredis, quand tombait la nuit, ma grand-mère Idiss allumait les bougies pour dire les prières du Shabbat… Je voyais ma grand-mère la tête recouverte d’un châle blanc, balançant ses épaules au rythme de la prière en hébreu. Elle tendait ses mains grandes ouvertes vers la flamme et murmurait très vite à voix assourdie les paroles rituelles, comme un ruisseau d’eau vive qui s’écoule.

La poésie, on le voit, prend le pas sur l’exposé de ce douloureux destin juif que l’éminent juriste entend tracer pour laisser trace de l’oppression, de l’ignominie et de la forfaiture. Il aura, d’ailleurs, à coeur, séparant le bon grain de l’ivraie, d’insister à maintes reprises sur la protection ponctuelle des Juifs par les non-juifs, ou à tout le moins sur une indifférence qui avait le mérite de les soustraire aux délations. Alors qu’à Chambéry sévit l’ignoble collaborationniste Touvier, à 4 kilomètres de là, dans le bourg de Cognin qui les abritait, sa mère, son frère aîné et lui, nul jamais n’ébruita leur présence « coupable », et Badiner a su rendre hommage à ce silence collectif et salvateur. Hélas ! Simon son père (qui s’appelait, en fait, Samuel, « mais à l’époque les juifs immigrés francisaient leur prénom ») serait déporté et périrait à Sobibor, tandis que son oncle Naftoul et sa grand-mère paternelle Schindler-Badinter, mourraient à Auschwitz. Robert Badinter, bien des années après, se rendit dans ces deux camps d’extermination pour y réciter le kaddish.

Ce livre est tout de piété et d’émotion. On ne peut se détacher de sa lecture, tant ce destin singulier d’une famille issue du Yiddishland est aussi le nôtre, car tout le monde juif est forcément solidaire. Sans doute faudra-t-il un jour faire le procès de ce que l’on appelle identité avec d’autres oeillères, d’autres préjugés que ce qui présida en 1941 à l’ignominieuse exposition « Le Juifs et la France », que le jeune Badinter se rappelle avoir visitée avec son père. Retenons le propre jugement du mémorialiste sur la nécessité de cet ouvrage de mémoire sur Idiss : « un témoignage d’amour de son petit-fils », et avec un tel souci de transmission, pour que rien ne soit effacé ni oublié, que les dédicataires en sont les propres petits-enfants – Esther, Zacharie, Alma et Vadim – de l’ancien garde des Sceaux.

Sans souci de larmes ni d’yeux rougis, Idiss est à lire de toute urgence.

par Albert Bensoussan

Je suis intéressé(e) par ce livre : je clique ici. 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s