« La passagère du vent » de Alonso Cueto aux éditions Gallimard

La guérilla entre le mouvement communiste du Sentier lumineux (El sendero luminoso) et l’armée régulière péruvienne déchira le Pérou dans les années 1980 et 1990. La pugnacité et la barbarie sans limites des deux camps firent 70000 victimes dans la population du pays. La paix, relative, est revenue à présent, mais la douleur de ces années de feu et de sang, de tortures et d’assassinats commis de part et d’autre, reste vive dans la mémoire collective, une douleur vécue autant par les militaires que par les populations civiles aisées des grandes villes, à Lima en particulier, et les populations paysannes, pauvres et éloignées, des montagnes andines. Alonso Cueto, romancier péruvien, ami du grand Mario Vargas Llosa, s’est attaché à nous montrer la réalité de cet « après-guérilla » à travers une trilogie intitulée Rédemption dont deux volumes ont été déjà traduits en français : Avant l’aube (en 2007), et La passagère du vent (en 2018). Un troisième volume, La pasajera, attend encore d’être accessible aux lecteurs francophones.

La passagère du vent met en scène un simple soldat de l’armée régulière péruvienne, hanté par le souvenir d’un viol, dont il a été le témoin – acteur ou complice, l’incertitude demeure – d’une femme capturée dans un village de la sierra andine. Ángel Serpa, c’est son nom, porte cet acte de la « guerre sale » contre le Sentier lumineux comme le fardeau de sa vie civile retrouvée mais jamais apaisée. Un cauchemar ravivé par la rencontre fortuite, pense-t-il, d’une femme dont il finira par retrouver l’identité et le domicile, Eliana Cauti, en qui il reconnaîtra la malheureuse paysanne indienne victime d’un viol et d’une tuerie collective commanditée par ses supérieurs et opérée dans le village de la région d’Ayacucho, cœur de la rébellion sendériste, à laquelle il s’est trouvé mêlé. Eliana échappera à la mort malgré le geste d’Ángel, sommé sur ordre de son chef d’achever les survivants. La conscience de l’absurdité et de l’atrocité de son acte contre cette femme, alourdie par un sentiment ambigu et trouble d’attirance amoureuse – Alonso Cueto le dit presque quand Ángel imagine « courir et sentir la main d’Eliana dans la sienne » -, le hantera pour longtemps et mettra à terre un fragile équilibre psychologique jusqu’alors reconstruit à grand peine.

Un jour où il repérera la maison – refuge ou prison ? – où vit Eliana, enfermée là par un sombre et brutal personnage qui dit être son père et fait barrage à toute velléité d’intrusion, Ángel s’empoignera avec lui brutalement et bruyamment sur le trottoir. Eliana sortira alors de la maison, armée d’un pistolet, fera feu sur le sinistre bonhomme et lancera l’arme dans les pieds d’Ángel qui s’en emparera. Geste qui l’enverra en prison, accusé trop vite par un tribunal peu scrupuleux. Ángel ne se défendra pas, voyant dans cette condamnation la voie d’une forme de rédemption en endossant un crime dont il est innocent pour sauver Eliana. La prison offrira à Ángel une manière de rachat et de reconquête de sa vie et, parallèlement, une redécouverte, en prison, de ce qu’est la fraternité entre les hommes.

L’ultime chapitre, dernier des actes de cette tragédie de l’Histoire contemporaine du Pérou développée dans ce livre, remettra en présence Ángel et Iliana, tous les deux pauvres victimes de la guérilla. Mais à la différence d’Àngel, acteur d’une vie familiale et sociale reconquise, Iliana, jusqu’au bout, n’aura vécu qu’une existence de misère, comme ses frères et sœurs de ces villages perdus dans les hauteurs des Andes. « C’était la vie telle qu’elle s’était présentée à elle, la faisant naître dans cette zone oubliée du monde, dans une maison à peine fermée, dans le froid de la colline qui béait sur l’enfer. […] Iliana avait toujours été orpheline. L’enfance dans une hutte de hameau, abandonnée à la pauvreté, où elle avait découvert comment se protéger en se couvrant de cartons et de tissus troués. Les matins glacés où la faim les réveillait, sachant qu’ils n’auraient rien à manger ce jour-là. Les sols et les murs en terre et le visage de ses frères et sœurs à côté du sien. La mort sur le seuil le jour de sa naissance, la traquant au coin de son berceau, la destinant à ce petit matin où elle s’était jetée dans l’herbe avec ses enfants et son mari depuis disparus. Elle s’était réveillée sous un flot d’eau dans le fossé, avait marché à la recherche d’une maison, était venue à Lima, avait vécu comme elle avait pu dans cette ville […] où elle errait sans fin, à la recherche de ses petits, sachant qu’ils pouvaient se trouver dans un de ces recoins. Ce chemin n’avait pas de ligne d’arrivée. Elle avait toujours été emportée par un vent qui devait continuer de souffler, vers un destin sans aucun point commun avec elle, en direction d’un lieu où elle ne pouvait tourner son regard vers l’avant ».

Et en ce jour tragique où l’armée avait fondu sur son village, […] pourquoi personne n’avait empêché les soldats d’entrer chez elle et de l’emmener ? Pourquoi personne ne les avait empêchés de la torturer en riant cette nuit-là et de la violer et de la laisser pour morte ? Pourquoi n’avait-on pu éviter que ses enfants et son mari soient assassinés par les terroristes ? […]. Quelqu’un aurait pu leur éviter à tous de naître au cœur de la misère, ignorés par le reste du monde, par le gouvernement et les autorités qui faisaient passer tout l’argent dans leurs poches, tandis que, non loin de là, leur peuple naissait avec la mort comme seul horizon. Oui. Quelqu’un aurait pu éviter tout cela mais elle ignorait qui. Il n’y avait pas de bureau des réclamations où demander à récupérer sa vie ».

Comme Javier Cercas, dans Le monarque des ombres, nous fait revivre la mémoire douloureuse d’une famille et d’un pays quatre-vingts ans après la guerre d’Espagne, Alonso Cueto révèle les blessures intimes de ces Péruviens, paysans ou citadins, cruellement marqués au fer rouge de la mémoire de cette guérilla qui déchira le pays tout entier pendant plus de dix ans.

Un livre bouleversant.

Par Jacques Brélivet

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