« Frère d’âme » de David Diop aux éditions Le Seuil

Le centenaire du premier conflit mondial a fait naître beaucoup de romans francophones. En 2013, c’est Pierre Lemaître qui ouvrait le feu, si l’on ose dire, avec Au revoir les enfants, haletant roman d’un écrivain qui s’était frotté jusqu’alors au roman policier. Les jurés du Goncourt l’avaient couronné en 2013. Un autre Goncourt a auréolé lui aussi en 2018 un roman inspiré par la guerre de 1914-1918. Mais les jurés étaient cette fois les lycéens séduits par un texte tout à fait original, Frère d’âme de David Diop, un court et beau récit qui fait parler un acteur du conflit qu’on n’a pas l’habitude de voir et entendre en ces circonstances, l’un des 135000 tirailleurs sénégalais venus combattre en France, nommé Alfa Ndiaye, simple soldat arrivé d’Afrique et plongé dans les horreurs de la guerre aux côtés de Mademba, « son plus que frère, son ami d’enfance ».

C’est par ces mots, comme une litanie, qu’Alfa ne cessera de désigner tout au long de ce poignant récit le malheureux Mademba, fauché par un « petit obus » tiré par ceux d’en face, « les yeux bleus ennemis ». Agonisant sous le regard en détresse d’Alfa, le pauvre Mademba, « les tripes à l’air, le dedans dehors comme un mouton dépecé par le boucher rituel après son sacrifice » suppliera son « plus que frère » de l’achever. Mais incapable d’avoir le courage de le tuer pour le délivrer de son agonie, paralysé par « des pensées commandées par le respect des lois humaines et les lois des ancêtres », Alfa laissera mourir Mademba, « les yeux pleins de larmes, la main tremblante, occupée à chercher dans la boue du champ de bataille ses entrailles pour les ramener à son ventre ouvert ».

Taraudé par le remords de n’avoir pas voulu, ou osé, donner la mort, « comme on demande un service à son ami d’enfance », le soldat Alfa Ndiaye, par désespoir, deviendra un homme ensauvagé. Après tout, c’est bien ce que les chefs militaires attendent de leurs troupes noires. « Vous les chocolats d’Afrique noire, vous êtes naturellement les plus courageux parmi les courageux. La France reconnaissante vous admire. Les journaux ne parlent que de vos exploits ! Et les ennemis ont peur des Nègres sauvages, des cannibales, des Zoulous […] » leur hurlera continûment le capitaine Armand. Alors les Toucouleurs et les Sérères, les Bambaras et les Malinkés et tous les autres, entraînés par ce boniment de militaire, fiers et « contents que l’ennemi d’en face ait peur d’eux, contents d’oublier leur propre peur, quand ils surgissent de la tranchée leur fusil dans la main gauche et leur coupe-coupe dans la main droite, posent sur leur visage des yeux de fous ».

Quand le soldat Ndiaye surgit de la tranchée au milieu des autres, ce n’est pas vraiment le baratin de son capitaine qui l’anime, mais bien plutôt une hargne vengeresse et féroce. Alfa fait la guerre pour venger la mort de l’ami irremplaçable, l’ami qu’il n’a pas achevé. L’âme d’Alfa est allée mourir dans le corps de son « plus que frère ».

Au péril de sa vie, la nuit tombée, il se glissera dans le camp adverse, sans bruit, enduit de boue. Il sautera sur sa proie, la ligotera, lui ouvrira le ventre et l’égorgera. Puis il regagnera sa tranchée avec un trophée qui glace le sang : le fusil que tient encore la main ennemie découpée à la machette. Chaque main rapportée est comme une revanche prise sur la mort de Mademba. Il rapportera plusieurs mains, plusieurs fusils. Au début, ses copains, « Toubabs et Chocolats », salueront la bravoure d’Alfa. Mais au quatrième ou cinquième trophée ramené dans la tranchée, l’inquiétude gagnera : « Les mains coupées, c’est la peur qui passe du dehors au-dedans de la tranchée ». Alors les tirailleurs « l’éviteront comme la mort », persuadés d’avoir affaire à un sorcier, un « dévoreur du dedans des gens, un dëmm ». Et son capitaine, méfiant lui aussi, ne couvrira plus ses agissements : « Je ne t’ai jamais donné l’ordre de couper des mains ennemies ! Ce n’est pas réglementaire ». Eh oui, l’horreur a ses codes ! « Sur le champ de bataille on ne veut que la folie passagère. Des fous de rage, des fous de douleur, des fous furieux, mais temporaires. Pas de fous en continu. Dès que l’attaque est finie, on doit ranger sa rage, sa douleur et sa furie. La douleur, c’est toléré, on peut la rapporter à condition de la garder pour soi. Mais la rage et la folie, on ne doit pas les rapporter dans la tranchée. Avant d’y revenir, on doit se déshabiller de sa rage et de sa furie, on doit s’en dépouiller, sinon on ne joue plus le jeu de la guerre ».

Ndiaye ira alors se faire soigner à l’arrière, injonction de son supérieur, le capitaine Armand, ce « petit homme aux yeux noirs jumeaux pleins de haine qui passe tous ses caprices à la guerre » comme celui d’envoyer à la mort, mains liées et désarmées devant l’ennemi, une poignée de soldats réfractaires à ses ordres.

Dans la seconde partie, le roman change de tonalité. Alfa Ndiaye s’ouvrira au médecin militaire qui le soignera, l’apaisera, l’écoutera raconter la guerre, ce « champ de bataille balafré façonné pour des carnivores ». À la brutalité et aux ténèbres guerrières se mêlera alors la lumière des souvenirs mélancoliques de son Afrique natale. Alfa lui racontera sa jeunesse au Sénégal, la chaleur de sa famille et de sa mère peule, « belle de ses lourds pendentifs d’or torsadés aux oreilles », son amitié fusionnelle avec Mademba, son « plus que frère », son amour aussi pour la toute jeune Fary Thiam, la fille à « la voix douce comme les clapotis du fleuve sillonné par les pirogues les matins de pêche silencieuse », aux fesses « aussi rebondies que les dunes du désert de Lampoul, aux yeux de biche et de lion à la fois, tantôt tornade de terre, tantôt océan de tranquillité » et qui, pressentant le funeste sort de son amoureux et bravant les interdits paternels, se donnera à lui avant son départ au combat.

Avec son style oral et naïf, ses métaphores poétiques, ses leitmotivs stylistiques comme des antiennes incantatoires et envoûtantes, le livre de David Diop n’est pas loin d’avoir la forme et la force d’un conte africain. Ce roman, lourd de larmes et de sang, qui questionne sur l’inimaginable barbarie de la guerre et des hommes qui s’y anéantissent, est poignant d’humanité.

Par Jacques Brélivet

Je suis intéressé(e) par ce livre : je clique ici. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s