« Leçons De La Shoah » de Gérard Rabinovitch aux éditions Canopé

La France n’échappe pas aux vagues actuelles et récurrentes d’antisémitisme en Europe. De 311 en 2017, les actes antisémites ont bondi à 541 en 2018, soit une hausse de 74%. Même la paisible ville de Vannes a vu surgir il y a peu sur l’un de ses murs une inscription haineuse et menaçante d’une rare bassesse et violence à l’encontre de la romancière Christine Angot venue donner une conférence à l’invitation de la ville morbihannaise pour le festival « Les émancipées » en mars dernier. Pourquoi l’antisémitisme garde-t-il autant de vigueur depuis des siècles et en tout lieu de la planète ? Un tout petit livre d’un peu plus de 100 pages, à vocation pédagogique, nous en donne l’explication historique et nous fournit des réponses claires et édifiantes, qu’elles soient religieuses, politiques ou sociales.

Les stéréotypes antijuifs remontent aux querelles judéo-païennes, en particulier judéo-gréco-latines de l’Antiquité. Certains philosophes, et pas des moindres (Tacite, Juvénal, Sénèque), dénonçaient le caractère exclusif de certaines pratiques ritualistes judaïques : en particulier le repos sabbatique, interprété comme une manifestation de paresse, les interdits alimentaires vus comme une volonté de se différencier, la circoncision regardée comme une manifestation de cruauté physique. Les grecs voyaient dans ces comportements et ces rituels une forme d’ « étrangeté », une volonté de se distinguer du groupe, de marquer une distance, toutes perçues comme une offense au monde grec, latin ensuite, persuadé de son excellence et de sa supériorité. « Aux barbares il convient que les Hellènes commandent » écrivait Euripide. Et malgré de rares voix dissonantes comme celle l’historien romain, et juif, Flavius Josèphe dénonçant ces « fables qu’on raconte sur les Juifs, d’une cruelle impudence », l’antijudaïsme païen d’Athènes et de Rome gagnera les esprits et commencera de répandre les pires rumeurs et accusations : lubriques ou austères, accapareurs ou mendiants, serviles ou séditieux, porteurs et diffuseurs de la lèpre, déicides des divinités païennes. « Adaptables en tout lieu, tout temps et toute circonstance ; écrit Gérard Rabinovitch, leurs représentations ont alimenté la permanence à travers les siècles d’un folklore misojudaïque infiltré dans les cultures populaires. Aucune d’entre elles n’est d’origine chrétienne et elles furent aussi, initialement, quelquefois utilisées contre les premiers chrétiens ».

Les chrétiens en effet, tout comme les Juifs, seront eux aussi marqués d’infamie et accusés de sorcellerie quand ils organiseront des réunions nocturnes, voire d’anthropophagie quand ils consacreront le rite de la communion. Mais le christianisme en s’hellénisant et se romanisant se verra lui aussi touché par la contagion anti-hébraique du polythéisme grec et romain et ostracisera le monde juif. Le concile de Latran en 1215 intégrera cette forme de ségrégation qui gagnera ainsi plus aisément encore les mentalités et croyances populaires. Les massacres se succéderont alors, à Saragosse, à Blois, à Paris, en Provence, à Norwich entre le XIIe et le XIIIe siècle. Au XIVe siècle, la peste noire qui décimera près de la moitié de la population européenne aidera largement à la condamnation populaire des communautés juives accusées d’empoisonner les puits. Le pape Clément VI, conscient de ces dangereuses déviances et dérives, dénoncera, mais en vain, ces accusations portés par les fidèles. Les protestants n’auront pas ces scrupules, qui par la voix de Luther lanceront diatribes et invectives contre les Juifs au milieu du XVe siècle. Au point que le philosophe Karl Jaspers dira de ces errements : « Vous avez déjà là l’ensemble du programme nazi ». Sinon le programme, du moins la rhétorique.

Le peuple juif, à la fois communauté religieuse et communauté nationale, empêché de retourner en Judée depuis le règne de l’empereur Hadrien (117-138 après J.-C.) errera à travers l’Europe et le Moyen-Orient, rassemblé autour de la Torah – le Pentateuque -, cette « patrie portative » selon la belle expression du poète Heinrich Heine. Les Juifs exerceront, pour vivre, toutes sortes de professions tant qu’elles leur seront ouvertes. Dès que des interdits professionnels leur seront notifiés (par les catholiques, les luthériens, les orthodoxes), les juifs seront condamnés, au pire à la misère, au mieux à la survie dans des professions honnies des hommes d’église, celles qui touchent à l’argent.

Les migrations forcées forgeront alors le mythe du Juif errant, condamné à l’instabilité permanente, chassé ou massacré régulièrement, en Pologne, en France, dans le Saint- Empire Romain germanique ou en Espagne, contraints en 1492 à l’exil ou à la conversion en prouvant leur pureté de sang, leur « limpieza de sangre ». Les Juifs deviendront alors, selon la formule de Max Weber, un « peuple paria » relégué, volontairement ou non, dans des ghettos.

La Révolution française leur apportera une liberté inespérée par le décret révolutionnaire d’émancipation de septembre 1791 qui leur octroiera la citoyenneté en tant qu’individu. Ce sera un bouleversement politique et social dans toute l’Europe, à cette réserve près que le décret stipule qu’il faut « tout refuser aux Juifs comme Nation et tout leur accorder comme individus » (Comte Stanislas de Clermont-Tonnerre). Les juifs ne seront plus alors des parias mais ils resteront des cibles. Et certains des grands penseurs et écrivains du XVIIIe et XIXe siècle, nourris d’hellénisme et de culture romaine, laisseront encore échapper des mots marqués de ce qu’il sera convenu d’appeler au XXe siècle l’antisémitisme. « Le déplacement des références du discours public, qui passe du théologique au politique, n’entraîne pas la décomposition de la vindicte antijuive » (Gérard Rabinovitch). Au XIXe siècle, à gauche, le juif banquier fera figure d’exploiteur des pauvres, à droite, il sera l’individu cosmopolite qui ruine les valeurs nationales. Sans parler de la caricature de presse qui fera son apparition et présentera des masques et silhouettes grotesques comme sorties d’un carnaval ou de la mythologie grecque des Silènes et des Satyres.

Le siècle verra aussi surgir un pamphlet qu’on qualifierait à présent de « fake news », « Les Protocoles des Sages de Sion » issu d’un texte antisémite allemand rédigé en 1868, repris en France en 1881. Les « Protocoles » étaient un détournement d’un pamphlet antibonapartiste écrit par un opposant à Napoléon III, où Maurice Joly, son auteur, parlait d’un plan concerté de domination mondiale « judéo-maçonnique » reprenant toute l’antique fantasmagorie antisémite.

Les théories racistes d’un Gobineau en 1857, d’un Chamberlain en 1899, tous les deux s’appuyant sur des théories biologiques prétendument scientifiques, classifieront les hommes et les races et ouvriront la voie, à terme, à un racisme d’État et un programme d’élimination des êtres humains qualifiés d’inférieurs. « La science est alors réquisitionnée contre le christianisme, le paganisme est convoqué contre le judaïsme » (Gérard Rabinovitch).

En 1781, déjà, « La Physiognomie ou l’art de reconnaître les hommes » de Johann Kaspar Lavater avait introduit un lien entre moralité et conformité physique et posait l’idéal viril de la Grèce antique comme un but final. Les corps mal formés, défectueux, étaient déjà stigmatisés. L’horizon exterminateur du XXe siècle s’approchait peu à peu. Et le Juif, ou l’homosexuel, ou le handicapé, tous ces hommes et femmes réduits à l’état de choses par les nazis, feront partie de ces catégories non conformes à l’idéal et l’élaboration de la race pure et aryenne concoctée dans les Lebensborn, cette association de l’Allemagne nationale-socialiste patronnée par l’État et gérée par la SS, dont le but était d’accélérer la création et le développement d’une race aryenne parfaitement pure et dominante.

« La doctrine nazie ramasse et juxtapose un agrégat d’énoncés puisés dans les productions du XIXe siècle et compatibles, qui donne ses marques idéologiques à une conjuration et à l’opportunisme qui l’accompagne. Le « mythe aryen » et l’antisémitisme, fusionnant les fantasmes antijuifs du Moyen-Âge avec leur réaménagement moderne, y occupent une place centrale […]. La proclamation de l’État racial est le tour de passe-passe sémantique destiné à détourner son rôle d’instrument de la justice et de la liberté pour le transformer en machine de terreur et de rapine » (Gérard Rabinovitch).

Une machine de terreur qui l’apparentera à une forme de mafia, ainsi que l’a montré sur scène Bertolt Brecht en 1941 dans sa pièce « La Résistible ascension d’Arturo Ui ». Intuition parfaite d’un homme de théâtre qui avait perçu que le monde nazi, comme celui de la pègre, était animé d’une culture de la mort, « où les clans, les secteurs du pouvoir seront en rivalité féroce avec tous les autres, autant adversaires que comparses […]. Le nazisme transforme le monde en chaos. Le gangstérisme est le cœur de sa mentalité, consignée par nombre de témoignages contemporains de son développement [Golo Mann, Klaus Mann, Ernst Bloch, Leo Strauss, Joseph Kessel]. De lui se décline une pratique qui contribue fortement à la réalisation effective de la Shoah, instrument du meurtre à flux tendu » (Gérard Rabinovitch).

Le 30 janvier 1933, en Allemagne, une politique d’isolement des Juifs va se mettre en place : marquage des appartements, port de l’étoile jaune, renvoi des Juifs de la fonction publique, des professions de santé, de l’armée, interdiction des mariages mixtes, spoliation des biens…Et, à mesure que le Reich étend son ombre, « l’éclosion de la Shoah s’accélère. L’asphyxie sociale des populations juives anticipe celle, définitive, par le gaz » (Gérard Rabinovitch).

Ce livre si riche, en si peu de pages, d’analyses et de citations politiques, philosophiques et religieuses sur un crime contre l’humanité sans précédent (« C’est la première fois que l’homme donne des leçons à l’enfer » a écrit André Malraux dans Le Miroir des limbes en 1976), publié par un éditeur à vocation éducative (CANOPÉ éditions), mériterait d’être distribué gratuitement dans toutes les écoles, tous les lycées, toutes les associations, toutes les communautés tant il rappelle avec clarté, justesse et précision les origines et l’horreur de l’hydre antisémite, toujours renaissante.

par Jacques Brélivet

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