« Une minute quarante-neuf secondes » de Riss aux éditions Actes Sud

Après Catharsis , une BD où Luz, dessinateur de Charlie Hebdo, tentait d’évacuer, de son rude trait de crayon, le traumatisme de l’attentat du 7 janvier 2015, dans un enchaînement de saynètes qui racontaient la douleur, l’amour, le désespoir, la peur de vivre et la volonté, parfois, de tout abandonner, après Le Lambeau , récit extraordinaire où Philippe Lançon nous plongeait dans la souffrance et le doute de ses longs mois d’hôpital avec une qualité d’écriture exceptionnelle, Riss vient de nous livrer à son tour sa vision et sa perception de l’attentat de Charlie Hebdo dans un récit magistral, Une minute quarante-neuf secondes.
Le 7 janvier 2015, en fin de matinée, Paris a vécu une scène de guerre, brève – « une minute quarante-neuf secondes » -, sanglante – 10 morts, au cœur de la capitale, rue Nicolas-Appert, 11è arrondissement -, précise – « les coups de feu avaient été tirés avec soin et atteignirent presque tous leurs cibles. » Les rafales de kalachnikovs de deux terroristes – que Riss ne nommera jamais pour ne pas leur faire honneur – venaient d’abattre douze personnes dans l’enceinte de Charlie Hebdo : les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski, la psychanalyste Elsa Cayat, l’économiste Bernard Maris, le policier Franck Brinsolaro qui assurait la protection de Charb, le correcteur Mustapha Ourrad ainsi que Michel Renaud, Frédéric Boisseau et Ahmed Merabet. Tous fauchés par le feu de deux tueurs, « des fanatiques religieux pour des histoires débiles de caricatures. » Tous sauf quelques-uns, sauvés in extremis de l’enfer terroriste : Philippe Lançon, mâchoire emportée, et Riss, épaule transpercée. On sait à présent le long chemin de douleur qui fut le leur, entre chirurgiens, kinés, psychothérapeutes et infirmières.
Riss se souvient de sa première nuit à l’hôpital. « J’étais convaincu que les tueurs étaient à la recherche des blessés pour les achever. Il n’était pas nécessaire de s’endormir pour faire des cauchemars. Il suffisait de rester éveillé. » Des rescapés physiques revenus de loin tant les blessures étaient profondes mais, bien davantage encore, des blessés à jamais atteints dans leur tête plus que dans leur chair. On ne se remet pas de telles épreuves. « Un rescapé est comme un chêne touché par la foudre. À moitié vivant. À moitié mort. »
Parler de ce massacre, l’écrire, plus encore, est une deuxième épreuve. « On ne transmet pas une désagrégation. On ne raconte pas un délitement. […] Mais il faut pourtant écrire ces lignes. » Et les images de ce matin du 7 janvier entre les murs de la rédaction de Charlie Hebdo, comme le souvenir d’un tremblement de terre de magnitude extrême, ne quitteront plus Riss, Lançon et les autres survivants du journal. Survivants, mais de qui, mais de quoi ? « Quelle satisfaction peut-on éprouver à être « rescapé » de quoi que ce soit ? En vérité, quand on sort d’une telle épreuve, on n’est rescapé de rien. On existe ou on n’existe pas. On est vivant ou on est mort. Et puis c’est tout. » Pire, la mort d’un survivant entre ses copains assassinés vous laisse le regret d’être encore sur cette terre, comme un revenant des camps d’extermination hanté par le souvenir de l’enfer où a péri un mari, une femme ou un enfant assassiné sous ses yeux. Riss se souvient d’un de ses reportages au Vietnam où il interrogea le rescapé d’une tuerie entre la troupe américaine et un contingent vietminh. Témoin rescapé, Bang, seul blessé de l’affrontement, laissé pour mort au milieu de ses compagnons abattus, avoua à Riss que la pensée d’en avoir réchappé lui était devenue insupportable : « Celui qui revient de la guerre est un lâche. Ne parlez pas de moi. Je ne suis pas important. Les hommes valables sont morts. » Riss revit la même situation, « [comme] un haut-le-cœur qui témoignait que j’étais toujours vivant et que les autres n’étaient plus. »
Une absence autour de lui vécue douloureusement quand Charlie Hebdo reprendra vie aux mains d’autres rédacteurs « que l’attentat terroriste avait épargnés et qui s’autoproclamaient rescapés alors qu’au moment de l’attaque, ils se trouvaient à des centaines de kilomètres des locaux du journal et qu’à aucun moment leur vie n’avait été en danger. » Très vite, ceux-là mêmes versèrent dans un progressif, incompréhensible et répréhensible oubli. « Le temps des larmes est terminé » osera dire face à Riss quelques semaines après l’attentat l’un de ces journalistes d’une rédaction complètement renouvelée, grisé sans doute par la masse d’argent d’une solidarité nationale et généralisée qui affluait subitement dans les caisses d’un journal financièrement aux abois. Une générosité qui confinait à une forme de « pitié dangereuse », renforcée par le reflux, ou revers, d’une opinion publique véhiculée par une certaine intelligentsia parisienne, rapidement frileuse et opportuniste : « On eut droit au réquisitoire infamant du racisme. En publiant ces caricatures, Charlie Hebdo était raciste vis-à-vis des citoyens français de confession musulmane. Aux États-Unis des intellectuels se joignirent à ces accusations calomnieuses contre notre journal. » Voilà la renaissance d’une forme de « l’esprit collabo » des années 40, écrit Riss. Et puis après une première publication des caricatures de Mahomet en 2006, l’incendie criminel du journal en 2009 à la suite d’une Une du journal rebaptisé « Charia Hebdo », bref « avec son histoire embarrassante, Charlie n’est pas habilité par la profession à donner de leçons. […] Charlie ne devait pas trop la ramener. Vous êtes encore là, vous êtes encore vivants ? Alors ne vous plaignez pas et ne faites plus les malins ! » Belle solidarité !
Qui étaient les « Je suis Charlie » ? Les libertaires, nous dit Riss, les voltairiens, les laïcs, les racistes « tendance Le Pen », les jésuites aussi, défenseurs de l’islam mais contempteurs de l’islamisme. Quant aux autres, en face, Riss les trouvera chez les musulmans conservateurs, les « trotsko-staliniens » pour qui on n’est jamais assez à gauche, enfin chez les purs et simples haineux, islamophobes ou « laïcards », accompagnés étrangement de quelques beaux esprits d’une « laïcité apaisée » prudemment à l’abri des menaces religieuses de « quelques illuminés violents. » Ces violents pour qui « notre mort était leur rêve et notre vie leur cauchemar. »
« Enfant, rien n’est sacré » nous rappelle Riss, « et c’est peut-être pour cette raison que les dessinateurs de Charlie Hebdo ont publié les caricatures du prophète Mahomet sans l’ombre d’un doute. Parce qu’ils avaient gardé de leur enfance la candeur et l’audace. » Deux vertus ou deux défauts ? Payées au prix fort, de toutes les manières.
Le livre de Riss s’achève avec la liste des victimes du 7 janvier mais aussi celles du 8 et 9 janvier, à Montrouge et dans l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Litanie de morts victimes de la violence politique et religieuse, dix-sept noms comme gravés au pied d’un monument mémoriel de la guerre contre le fanatisme.
« L’idéal tacite venu des Lumières s’effiloche chaque jour de plus en plus, l’empire de la raison triomphante se mue en un château de sable. On avait cru à tort que l’on pouvait rire de tout, tout tourner en dérision, que l’ironie d’inspiration voltairienne ne connaissait ni tabous ni frontières. Fatale erreur ! […] L’acte mûrement concerté de deux terroristes a définitivement mis par terre ce que l’on considérait à tort comme un droit, une liberté, une possibilité jamais contrariée : celle de rire, de caricaturer, de blasphémer. […] Le principe qui sous-tendait tout cela était plus fort que tout et à ce titre non négociable : la liberté, l’esprit qui se joue des carcans, une forme d’innocence brouillonne et juvénile. La raillerie, la caricature élisaient pour cibles les assis, les doctes, les docteurs d’une certaine intransigeance, ceux qui savent, cimentés par une croyance aveugle, ceux que le doute n’effleure jamais, ceux qui, chevillés à leurs certitudes, ne connaîtront pas le vertige de l’ère du soupçon. »
Ces justes paroles sont de la plume de Philippe Le Guillou dans les jours qui ont suivi le tragique mois de janvier 2015. Riss les a fait siennes, à sa manière, en écrivant à la fin de son livre que « le doute peut être plus créatif que la foi. » Gébé, dessinateur historique de Charlie, ne disait pas autre chose déjà en 1975 : « Qu’est-ce que je fous là ? » La morale de Charlie, déjà résumée en quelques mots, n’aura pas changé.

par Jacques Brélivet

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