« Le cœur de l’Angleterre » de Jonathan Coe aux éditions Gallimard

Jonathan Coe écrit, fiction après fiction, un seul et même roman, celui de l’Angleterre contemporaine. Depuis Testament à l’anglaise (1994), chronique acide de la dynastie de la famille Winshaw et de la corruption dans l’Angleterre de Thatcher des années soixante-dix et quatre-vingt, en passant par Bienvenue au club et Le cercle fermé (2002 et 2006), tableau des années Blair, Coe passe au scanner le quotidien des Britanniques avec une pertinence et une cruauté toujours teintées humour. Le cœur de l’Angleterre (2019) est de la même veine. Et l’on est cette fois plongé dans les années Cameron, May et Johnson, celles qui mènent au Brexit.
Le livre s’ouvre sur l’enterrement de l’épouse de Colin Trotter, maman de Benjamin. Nous sommes au cœur de l’Angleterre, dans un petit village des Midlands au bord de la rivière Severn, pas très loin de Birmingham. Benjamin habite là dans un ancien moulin « à la roue hors d’usage sur une rivière libre de toute entrave, régulière, sans agitation ni émoi, d’une bonne humeur inépuisable. » L’endroit est délicieusement bucolique. Benjamin y semble heureux. « Habiter un tableau de Constable te réussit » lui fait remarquer un jour son ami Doug. Benjamin est inquiet pourtant. « Un demi-siècle, sans se faire cuire un œuf », les vieux jours de son père, désormais solitaire dans sa maison, ne rassurent pas le fils.
Un père sombre et amer que n’attriste pas seulement le veuvage. Colin tient à son fils un discours pessimiste sur le pays. La classe moyenne, celle de cet ancien ouvrier des usines automobiles Leyland à Birmingham aujourd’hui disparues, vit de plus en plus mal la fin de la prospérité économique et industrielle britannique qu’on lui avait garantie à vie.
Pour Coe, la cassure originelle remonte à la victoire électorale de Margaret Thatcher en mai 1979 et l’ascension irrésistible du capitalisme financier que le romancier avait déjà dénoncé dans Testament à l’anglaise et qui allait démanteler le vieux modèle social du pays. Le titre original du livre, Middle England, littéralement « Terre du milieu » – allusion à Tolkien qui vécut tout jeune à Birmingham dans les Midlands, tout comme Jonathan Coe – était une expression prisée par Thatcher pour désigner la classe moyenne inférieure plutôt conservatrice, celle dont fait partie Colin précisément.
Les politiciens anglais, se dit Colin ? « Pas un pour racheter l’autre. Des filous, tous tant qu’ils sont, à tricher sur leurs dépenses, à pas déclarer leurs intérêts, à occuper une demi-douzaine de postes en plus du leur… » L’air du temps est à la méfiance des élites, du système, de la presse officielle et du « politiquement correct », une chanson répandue de plus en plus dans une certaine catégorie de citoyens britanniques, les moins jeunes, un refrain qui fleure bon le populisme et gagne nombre de citoyens d’outre-Manche floués par un libéralisme débridé et mondialisé qui fait disparaître les frontières. Les politiciens « tories », autrement dit conservateurs, partisans de quitter l’Europe, flairent opportunément le filon électoral. « Bojo », alias Boris Johnson, se répand dans les interviews, fustigeant cette UE qui va intégrer la Turquie. « Du même coup des millions de musulmans et de musulmanes auraient bientôt un accès illimité au Royaume-Uni. » se prend-il à dire sur tous les écrans et toutes les radios. Colin, gagné par la fièvre nationaliste et un tantinet raciste, persuadé de la toute proche domination exclusive de l’Allemagne sur l’Europe – « les Allemands nous disent ce qu’on a à faire ! », quatre-vingts ans après l’invasion nazie, ose clamer Bojo ! – tombe, comme nombre de ses concitoyens nés autour de la deuxième guerre mondiale, dans la grande bouilloire du nationalisme qu’entretiennent à merveille les Boris Johnson, Nigel Farage, son allié de circonstance de l’UKIP, et consorts, prêts à tout pour flatter les électeurs, gagner les élections et imposer le Brexit.
Et Colin de rester insensible à tout contre-argument de son fils. « Une moitié du pays semblait être devenue farouchement hostile à l’autre » constate, désespéré, le malheureux Benjamin. Jusqu’aux couples eux-mêmes qui se déchirent, voire jusqu’à l’assassinat d’une députée hostile au Brexit, Jo Cox. Le Royaume-Uni se désunit, le ciment social se délite, l’Angleterre explose, les vieux, emportés par le Brexit, s’opposant aux jeunes, fidèles à l’Union européenne. Chaque élection anglaise, image du déchirement national, risquera désormais de se jouer sur un demi pour cent de voix majoritaires.
Le roman de Jonathan Coe, qu’on ne lâche à aucun moment de son demi-millier de pages, est une photographie saisissante de l’Angleterre d’aujourd’hui. Coe regarde son pays à travers le prisme de la petite communauté amicale et familiale qui entoure Benjamin et que le Brexit effraie. Benjamin, divorcé, comptable retraité un peu perdu au mitan de sa vie, est de sensibilité travailliste. C’est un homme aux timides et incertaines ambitions littéraires, « dépourvu de la moindre réussite » fait dire cruellement Coe à l’un des lecteurs de son unique roman, une laborieuse autofiction qui va pourtant connaître une gloire inattendue avec le soutien d’un ami bien placé dans le milieu éditorial londonien.
Sa sœur, Lois, très proche de lui, empêtrée dans un mariage qui bat de l’aile, le suivra jusque dans ses choix de vie définitifs. Sa nièce, Sophie, fille de Lois, est une historienne de l’art qui se bat pour décrocher difficilement des postes universitaires, une jeune femme très attachée à Londres pour son « cosmopolitisme populeux spontané et passablement autosatisfait » et qui se laissera séduire par un moniteur d’auto-école, Ian, à mille lieues pourtant de ses préoccupations intellectuelles et sociales. « Il voyait Jeremy Corbyn comme un trotskiste, elle le considérait comme un vieux sage bienveillant. » écrit Coe. Why not ? Après tout, Ian sera « l’antidote à cet univers universitaire si replié sur soi. » Il lui faudra endurer malgré tout une belle-mère – génération de Colin – porteuse de tous les aprioris de sa classe sur les immigrés, ceux qui viennent prendre le boulot des Anglais et celui de son fils en particulier, prétend-elle devant Sophie, qui devra avaler la couleuvre.
Proche de Benjamin, Doug est un vieux copain d’enfance, journaliste et éditorialiste politique en vue, aux sympathies travaillistes, plutôt « gauche-caviar » et tombé amoureux d’une députée du parti conservateur à force de fréquenter les couloirs du Parlement. Collusion entre droite et gauche penseront les populistes ?
Enfin, petite dernière de la tribu, Coriandre, fille de Doug, gauchiste épidermique, ne supportant pas son école privée d’Hammersmith, détestant le quartier de Chelsea où habite son père, « repaire de gosses de riches, odieusement monoculturel », redoutable activiste des réseaux sociaux qui fera même les pires misères à la pauvre Sophie, coupable d’une maladresse à l’encontre d’une étudiante transgenre.
Pas simple pour Benjamin de vivre dans ce petit cercle intime un tant soit peu agité au milieu de tant de haine nationale et généralisée ! L’Angleterre serait-elle devenue définitivement invivable ? La solution ? Radicale : fuir le pays, partir vivre en France, en Provence précisément, chère au cœur de Benjamin, acheter un autre moulin et y ouvrir des chambres d’hôtes. En un mot, passer des rives de la Severn à celles de la Sorgue. La sœur, toujours très attachée à son frère, l’accompagnera dans l’aventure. Et « Merde au Brexit ! » lancera Benjamin aux fidèles venus le voir dans sa retraite méridionale ! Clap de fin.
En attendant un prochain épisode de cette saga britannique si brillamment déroulée par Coe, chaleureux européen au cœur brisé.

par Jacques Brélivet

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