« La paria » de Claude Kayat aux éditions Maurice Nadeau

Fatima, jeune fille d’une famille pauvre de Bédouins, ces Arabes nomades qui vivent dans le désert, loin des villes et des villages, et Yoram, adolescent juif, né et grandi dans une famille opulente, propriétaire de vastes terres semées d’amandiers, s’éprennent l’un de l’autre. Comment pourrait-il en être autrement ? Ces deux-là se ressemblent tant qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Fors leurs fatidiques origines familiales et culturelles, hélas…
Fatima, belle adolescente, est douce et sensible, et Yoram, bien fait de sa personne lui aussi, est un garçon aux « traits délicats, [au] tempérament rêveur et taciturne, [à l’] âme vibrante » que rend malade la perspective de porter bientôt l’uniforme de Tsahal, l’armée israélienne. Comme son frère, il y a quelques années, qui y laissa la vie.
Quand Yoram aperçoit la brune Fatima travaillant dans les amandaies de son père, le riche Arié Appelbaum, au milieu de la petite troupe des Bédouins affairée à la cueillette des amandes autour de Karim, chef de famille et oncle de Fatima, il n’a plus d’yeux que pour elle. Fatima, qui a vu le manège de ce jeune garçon blond et séduisant tournant autour d’elle, est frappée au cœur elle aussi. Mais rien n’est simple bien sûr « dans une région hérissée de problèmes », sous le ciel de Galilée et de la petite cité de Ganeyel, « bled perdu » pas loin de ce Liban d’où s’entendent les canons des soldats israéliens qui « harcèlent sans répit les positions palestiniennes. »
Ces amours naissantes ne sont pas du goût des deux familles, lois séculaires obligent, juives et arabes. Pas question de se mélanger, même si Arié et Karim, patriarches bienveillants et assez ouverts pour se comprendre et échanger entre eux dans un arabe et un hébreu parfaits, voient ces amours d’un œil indulgent, presque paternel. Bien loin du regard sans aménité de leurs épouses, Noémi, la Juive, et Kadhija, la Bédouine, toutes les deux solidement engoncées dans leurs préjugés familiaux et culturels. Toute la famille de Fatima ou presque imaginerait bien la jeune fille promise à Brahim, un garçon bien éloigné de la douceur native de Fatima, un soupirant aux manières brutales et d’autant plus violentes qu’il a vite repéré les regards sans équivoque des deux amoureux et soupçonné leurs ardeurs clandestines.
Yoram et Fatima, la nuit aidant, trouveront régulièrement le moment et le moyen de se rejoindre, se couvrir de baisers et s’étreindre. Jusqu’au moment où Brahim, apercevant la couche vide de sa cousine sous la tente, partira, chebrya en main, cette lame qui lui sert à trancher la gorge du mouton sacrificiel de l’Aïd-el-Adha, à la recherche des deux amants pour régler le sort de ce « couple incongru » et donner une leçon à sa cousine « qui s’est salie avec un Juif. »
La tragédie survient alors, d’une rapidité et d’une violence inouïes, Brahim se précipitant sur Yoram et Fatima surpris dans leurs ébats nocturnes, enfonçant, dans un bref corps-à-corps, l’arme acérée dans la poitrine du jeune homme, lui tranchant la gorge, finissant par le poignarder dans le dos et achevant la vengeresse besogne en crevant l’œil de Fatima, horrifiée, hurlant de douleur.
Moment sommital de la tragédie et du roman, et acte fatal qui lâchera alors la bonde à un déferlement grandissant de haine juive et arabe quand le commissaire chargé de l’enquête lèvera peu à peu le voile sur la vérité du crime. Honnie sera dès lors la malheureuse Fatima, devenue la paria, priée de rester chez elle au moment des obsèques de son amant – « à coup sûr, on l’abreuverait d’injures, peut-être même risquerait-elle de se faire écharper » -, honnie de sa tante et de ses cousins, – « préférer un juif à son propre cousin constituait un crime sans nom » – honnie de la mère de Yoram, honnie même du doux Arié, aux extrémités du chagrin et s’abîmant dans cette haine raciale qui lui ressemble si peu – « poignardé dans le dos, et par des Arabes ! Ah, ces salauds ! » -. Bienveillant Arié poussé aussi à une colère rageuse contre le rabbin qui lui fait réciter le Kaddish, « pur galimatias » araméen, et lui fait bénir l’Éternel devant le corps inerte de son dernier fils !
Fruit des amours nocturnes de Fatima et Yoram, l’enfant à naître ne fera qu’aviver la colère bédouine et – miracle de l’amour ? – apaisera la colère de Noémi, prise peu à peu d’une tendresse maternelle et conjugale que son époux ne lui avait pas connue de longtemps. Fatima, fuyant l’ire de son clan familial, « reléguée dans un réduit, un ancien débarras, avec un vieux matelas pour toute litière », ira se réfugier chez l’indulgent et affectueux Arié et une Noémi bien décidée à faire de la compagne de son fils une parfaite juive. Echec absolu. Arié, non plus, ne sera pas dupe des menées de sa femme : « Tes tours de passe-passe rabbiniques, je m’en lave les mains. » C’est Shoshana, délicieuse grand-mère de Yoram, qui accueillera Fatima dans sa petite maison de poupée entourée d’un minuscule et coquet jardin de fleurs et de légumes, un paradis qui émerveille la douce Fatima, « un univers de conte, d’un monde créé pour le jeu seul, loin du sérieux, où ne régnaient que dentelles jaunies, cuillères de vermeil, timbales bosselées pendules défuntes et confitures… De vivre dans ce cocon la faisait remonter à une enfance cotonneuse, antérieure à l’apprentissage des mots durs, malfaisants et porteurs de souffrances. » La pauvre Shoshana s’attirera le mépris et la fureur des habitants du village qui oseront gribouiller nuitamment sur la porte de sa maison un insultant « Déguerpis de notre village, putain arabe ! » Un peu plus tard, un caillou traversera la fenêtre de la chambre de Fatima prise dans « la terreur des pogroms d’autrefois ». Cette fois, c’en sera trop, Fatima, bien décidé à fuir, ira vivre loin de la furie de ces extrémistes juifs, à Haïfa, ville de paix et relative harmonie, où elle est accueillie par les deux sœurs de Noémi. Elle vivra désormais au milieu d’une foule mêlée, arabe et juive, dans l’anonymat d’une jeune femme désormais habillée à l’occidentale et cheveux courts, et elle y donnera naissance à son enfant, « une fille ! Mazal Tov ! » Elle s’appellera Noémi, comme la mère de Yoram, l’inoubliable.
Claude Kayat achève ainsi un roman magnifique d’humanité, de très belle écriture, tour à tour dramatique et apaisée, tendue et poétique, dans la droite ligne de ses précédentes fictions. Cet écrivain aux multiples talents – dramaturge, artiste-peintre, romancier-, est né en Tunisie et réside en Suède depuis un demi-siècle. Ses livres ont toujours été la représentation de cet Orient des tremblements où se côtoient et s’entrechoquent régulièrement, comme des plaques tectoniques, les cultures et religions qui en font le socle : arabe, juive et chrétienne. « Ce roman a été pour moi l’occasion de décrire en détail les deux principales communautés de cette région de la Galilée, en prenant soin d’éviter la prise de position aveugle et fanatique qui tombe trop souvent dans la caricature : les anges d’un côté, les démons de l’autre. La réalité, même dans cette partie du monde, est infiniment plus complexe. » Et cette fiction en est encore la belle image, où les personnages qui se côtoient, Arabes et Juifs, Bédouins et Ashkénazes, Karim et Arié, Kadhija et Noémi, Yoram et Karim, nous offrent les visages pluriels, intolérants ou bienveillants, extrémistes ou sages, fanatiques ou libéraux, intégristes ou pacifistes, de cette partie, et racine, de notre vieux Monde où la paix tant espérée se doit de toujours apparaître à l’horizon. Comme une inaccessible étoile ?

par Jacques Brélivet

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