« Avant que j’oublie » de Anne Pauly aux éditions Verdier

Avant que j’oublie, roman : roman ou autofiction ? La narratrice y parle à la première personne et s’appelle Anne, elle aussi. Mais qu’importe après tout, l’essentiel est ailleurs, bien plutôt dans la charge d’émotions qui anime ce texte poignant qui nous fait sentir le poids de la disparition d’un être cher et nous étreint de bout en bout. Anne Pauly relate la fin de la vie d’un homme, père d’Anne dans ce récit, atteint d’un cancer et ancien alcoolique qui meurt dans une maison de retraite au bout d’une existence banale. Le récit d’Anne est comme une réconciliation avec ce père, mort dans la solitude. Le chagrin de sa fille s’achève dans l’apaisement et la tendresse pour ce père dont elle découvre, à présent orpheline, toute la sensibilité et l’amour qu’il portait en lui. Un récit de deuil et de tendresse inoubliable, qui n’exclut pas des moments d’humour, pour alléger un peu la gravité du récit.
Le titre, déjà, porte l’angoisse de l’oubli qui serait la perte définitive. Celle d’un père, que l’alcool et le cancer ont plongé dans un grand état de délabrement physique, une jambe en moins et fauteuil roulant quotidien. Anne et son frère sont venus à l’hôpital pour y récupérer ses affaires laissées dans la chambre où vient de mourir leur père : le rasoir plein de restes de barbe, la prothèse de jambe, des habits désormais inutiles fourrés dans des sacs de supermarché, la couverture polaire « tachée de soupe et de sang », les médicaments rangés dans une boîte de biscuits bretons, un petit crucifix et autres menus objets et traces d’un quotidien banal, ces restes d’une vie misérablement achevée.
Par la fenêtre du septième étage de l’hôpital, Anne aperçoit « les lumières de la ville et le ciel orangé de la banlieue ». Premières évocations du mort au passé : « Il aimait ça, les couchers de soleil. Il nous appelait toujours pour qu’on vienne les regarder. » Anne est bouleversée devant le corps gisant de ce père, « mon macchabée, ma racaille unijambiste, mon roi misanthrope, mon vieux père carcasse », lui prenant une dernière fois, avant de quitter la chambre, la main « qui tiédissait dans la mienne », comme pour sentir physiquement l’éloignement et le départ progressif de cette vie qui s’envole et va la laisser seule avec son chagrin. « Je lui ai demandé pardon de ne pas avoir vu qu’il mourait, je l’ai embrassé et puis j’ai dit à haute voix, ciao je t’aime, à plus, fais-nous signe quand tu seras arrivé. ». Le lendemain et les jours suivants, ciel radieux sur la ville, comme l’aimait tant ce père contemplatif, sensible à la beauté du monde jusqu’à la fin : « Des cieux magnifiques, des nuages de toutes les couleurs et des couchers de soleil comme j’en avais rarement vu. Visiblement, il était bien arrivé. »
Un deuil vécu seule. Sa mère a précédé au tombeau son mari qui ne lui laissait guère de place ni la parole, il est vrai. Un fossé parfois entre eux deux. « Ma mère, tardive dame patronnesse en jupe-culotte denim, s’était investie dans des activités de paroisse qui au fond ne lui ressemblaient guère pour échapper à ses excès à lui d’alcool, de colère et de jalousie. » Quant au frère, pragmatique, insensible, plus sec dans sa tête que le corps de son pauvre père défunt allongé sur une table de la morgue, il est à mille lieues du chagrin de sa sœur. « Toute sa vie il nous a fait chier. » lui dira-t-il crûment devant la dépouille paternelle. Une fâcherie avec sa sœur, une de plus, dérisoire et désolante, sur le choix du cercueil, devant « Monsieur Lecreux », un employé des pompes funèbres perdu et désespéré face à ce frère plein de hargne et de grogne « sur le niveau des prestations », nous vaut une scène pathétique et comique à la fois, qu’Anne aura bien du mal à supporter. « On ne va tout de même pas le mettre dans une boîte en carton ! » lui oppose-t-elle « en tremblant devant le commercial incrédule. »
Après les pompes funèbres, passage par le presbytère et la préparation de l’office face à André, un prêtre vieux copain du paternel. Pas facile d’accorder les chants et les prières avec la figure d’un père « gros déglingo et « junkie ». André fera l’office. « Ton père était quelqu’un de généreux et d’intelligent, mais je le connaissais et il avait aussi ses défauts. Tu sais, un enterrement ce n’est pas forcément faire l’apologie de quelqu’un. » Moment « religieux » mêlé d’inquiétude, de temps morts, d’interrogations, de fous rires pendant un office interminable. « Ce fut la messe la plus longue de toute l’histoire de la chrétienté. Textes trop longs, trop courts. Rien ne s’enchaînait bien […] Le prêtre ne trouvait pas les pages, se prenait les mains dans les manches de son aube, soufflait et s’énervait, il semblait à l’agonie et à chaque mouvement qu’il faisait, nous avions l’impression que ce serait le dernier. Le fou rire nous a pris après l’homélie. André s’est assis dans son fauteuil et a fermé les yeux. Au bout de cinq minutes il n’avait toujours pas bougé. On commençait à s’inquiéter. » Après quelques accords agressifs de l’organiste pour réveiller l’officiant, « André a sursauté et s’est levé d’un bond en hurlant : Acclamons la parole du Seigneur. » Le corbillard attendait à la sortie de l’église le cercueil qui a traversé une église pleine à craquer. « Alors mon cœur s’est regonflé. Ainsi mon père était aimable et je me suis demandé comment j’avais pu en douter un seul instant. » Le trajet vers le cimetière s’achèvera à la nuit tombée et l’inhumation se fera dans les paroles d’un croque-mort pas frais qui mélangera Jean-Paul et Jean-Pierre. « On a vite compris qu’il s’était payé une petite étape au bistrot…Décidément tout se répondait dans le vaste univers : c’était un ivrogne qui avait eu le dernier mot. » Après la cérémonie, Anne prendra au pied de la lettre les paroles bienveillantes de ses amis attrapées sur le chemin du retour : « Je t’appelle, comme tu me l’as proposé, parce que j’ai besoin que tu me fasses rire pour oublier ce trou dans lequel je tombe en spirale. »
Perdue, et seule, dans l’humble maison paternelle, « château de briques et de bois », Anne voudra faire l’inventaire de tous ces objets banals et familiers qui ont meublé le quotidien de son pauvre père, autant de signes d’une vie modeste de bout en bout et d’un rapport au monde fait de solitude et d’angoisse rentrées. Objets qu’elle gardera, ne gardera pas, choix cruel donc impossible. « Tourner la page, je préférais ne pas. » Elle qui voulait même conserver le répondeur téléphonique avec la voix de sa maman, « cette voix où résonnait toute la gentillesse du monde. » Jeter, abandonner, n’est-ce pas faire mourir son malheureux père une deuxième fois. Anne ne s’y résout pas. « Les choses ayant disparu du paysage, elles disparaîtraient aussi de nos mémoires et leur histoire avec. Voilà comment s’orchestraient les oublis et les abandons et ça me donnait envie de pleurer. » Et puis au milieu de ce triste inventaire, Anne ouvrira une enveloppe glissée ce jour-là par le facteur, avec les mots d’une certaine Juliette C. : une lettre manuscrite à Anne avec des mots qui l’émeuvent aux larmes : « Il n’y a pas d’âge pour se sentir orphelin » lui écrit cette femme, tendre et fidèle amie de la prime jeunesse de Jean-Pierre et de ses années de collège. Une lettre accompagnée de quelques feuillets dactylographiés adressés à Jean-Pierre, l’ami défunt : « Tu m’as appelé en octobre, appel en absence car j’étais dans le Sud. Tu m’as laissé ce message : « Je te rappellerai…mais » Mais…Si j’avais su…Plus jamais je n’entendrai : « C’est Jean-Pierre, alors, comment tu vas ma gamine ? » Cette phrase me rendait à chaque fois mes treize ans. Tu es parti le jour de la Toussaint, un moment où la nature flamboyante rend du soleil au gris du ciel, où les feuilles d’or tissent sur les chemins leurs plus beaux tapis, ceux que l’on déroule au sol pour les hôtes d’honneur. L’univers a déployé ses ors pour t’escorter et t’accueillir dans sa lumière malgré le chagrin que tu laisses derrière toi : j’ai vu tant de peine dans le regard de tes enfants ! Mais tu vas continuer à vivre dans leur cœur à tous. Et dans le mien un peu aussi…Au revoir, Jean-Pierre (tu crois qu’il y a un collège là-haut ?)
Cette lettre va bouleverser Anne, qui n’est plus seule, découvre-t-elle, à avoir aimé cet homme, « un juste, un sensible, un contemplatif, un silencieux dans la bulle duquel être admis valait toutes les protections, un ogre timide à qui il était arrivé autrefois d’être un adolescent amoureux. » Un homme qui sous des dehors rudes et ombrageux lisait régulièrement la poésie délicate des haïkus, savait apprivoiser les oiseaux comme ce saint François du Giotto d’une carte postale retrouvée dans le bazar de ses objets familiers, un homme enfin qui aimait à regarder ses anciennes photos de famille, celles d’un père et d’une mère déchirés, souvent, mais unis, toujours, et « qui avaient fait de leur mieux et nous avaient aimés. »
Ce livre, qui vous étreint de bout en bout, s’achève dans d’ultimes pages apaisées, quand Anne rejoint son frère, sa femme, ses enfants et sa tante autour d’une table familiale. Un repas joyeux, au final, et distrait par une pie, recueillie par son frère, spécialiste des oiseaux, qui viendra se poser sur la tête de chacun des convives et les fera tous s’égayer jusqu’au soir quand la pie finira par s’échapper définitivement. « C’était si doux et on était si bien. Personne ne l’a dit mais à ce moment-là, c’est devenu clair pour tout le monde que l’oiseau n’était pas venu par hasard. »
Anne termine alors son récit, rayonnante au cœur de la famille retrouvée, émue, plus encore. Comme nous, heureux lecteurs.01

par Jacques Brélivet

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