« Le Consentement » par Vanessa Springora chez Le Livre de Poche

Le consentement

En janvier 2020, les Éditions Grasset ont publié un livre qui allait faire quelque bruit, signé de Vanessa Springora, intitulé Le Consentement. L’écrivaine y dévoilait, trente ans après, son amour d’adolescente avec un romancier de trente-six ans son aîné, Gabriel Matzneff, diariste et auteur sulfureux de romans et d’essais, très en cour à l’époque dans le milieu littéraire parisien. Vanessa Springora a tiré de cette lourde épreuve personnelle un récit douloureux et cathartique qui participe de la vague actuelle de libération de la parole à laquelle les courants féministes sont d’importants et essentiels contributeurs.

Gabriel Matzneff, nommé d’une seule ou de ses deux initiales tout au long de ce récit, est un amoureux de « chair fraîche », qu’elle soit féminine ou masculine, de préférence mineure, et n’a de cesse de le montrer et l’écrire sur la place publique. L’un de ses essais s’intitule même « Les moins de seize ans ».

Voilà qui annonce la couleur de ses « tendres » penchants. Dans les années 70 et 80, ces errements ne choquent pas, dans le Paris de la rive gauche en tout cas. Ils sont même la signature et l’originalité de cet écrivain aux allures de dandy précieux et poseur qui se qualifiait lui-même de « beau et talentueux à la fois » et n’hésitait pas à se comparer à Hemingway, pas moins !

Et à l’âge de quatorze ans, Vanessa Springora tomba dans les bras du séduisant écrivain, ou plutôt dans ses filets tant les « prises » de cet écrivain aussi insatiable que sensuel étaient multiples. La séduction s’avéra vite un mensonge pour Vanessa qui en prit conscience après quelques mois de vie commune et eut le plus grand mal à se sortir de ce piège amoureux où elle s’était engouffrée de son plein gré, pensant s’alléger de son difficile milieu familial.

La pauvre Vanessa a grandi en effet entre des parents désunis, sous l’autorité d’un père « caractériel », plus attiré par le monde extérieur que par la vie domestique. « Mon père ne connaissait même pas le nom de la rue où j’étais scolarisée. » Et les souvenirs de la fillette dans cette vie à trois « ont tout du cauchemar. »  Vanessa se retrouvera donc bien vite seule avec sa mère, formant à elles deux un « couple fusionnel », loin de ce père désormais « aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable » avoue-t-elle.

La mère de Vanessa, immergée dans le monde de l’édition, rencontrera dans des soirées professionnelles « des écrivains, des journalistes qui traînent là leur oisiveté. Tout ce beau monde est cultivé, brillant, spirituel, et parfois célèbre, un univers merveilleux, paré de toutes les qualités. » La toute jeune fille est sous le charme des invités. C’est le moment où l’attirance amoureuse et la sensualité s’éveillent aussi chez elle. Avec ses copains d’abord, dans des jeux plus ou moins innocents, « guettant chez l’autre l’effet de chaque caresse, avec le désir trouble, plein de terreur, que quelque chose bascule, qui ne vient jamais. » Et l’envie aussi, depuis que son père n’est plus là, d’« accrocher le regard des hommes. »

À treize ans, entraînée par sa mère dans un dîner littéraire, elle remarque GM, allure libre et « prestance évidente, bel homme, d’un âge indéterminé, malgré une calvitie complète, soigneusement entretenue et qui lui donne un air de bonze. Son regard ne cesse d’épier le moindre de mes gestes et quand j’ose enfin me tourner vers lui, il me sourit, de ce sourire que je confonds dès le premier instant avec un sourire paternel, parce que c’est un sourire d’homme et que de père, je n’en ai plus. […] Un patronyme russe, un physique de moine bouddhiste émacié, des yeux d’un bleu surnaturel, il n’en faut pas plus pour capter mon attention. […] Sa voix légèrement chuintante, ni masculine ni féminine, s’insinue en moi comme un charme, un envoûtement. Chaque inflexion, chaque mot paraît m’être destiné, suis-je la seule à m’en apercevoir ? La présence de cet homme est cosmique. […] Comment résister à ce sourire carnassier, à ces yeux rieurs, à ces mains longues et fines d’aristocrates ? »

Les rendez-vous et les tête-à-tête suivront bientôt, dans les cafés du Quartier Latin d’abord, puis rapidement dans des chambres d’hôtels, enfin dans le studio et le lit de l’écrivain. Sa mère, d’abord hostile à la naissance de cette liaison, connaissant la réputation prédatrice et avérée du personnage, finalement se résigne : « Peut-être lui faudrait-il un homme à ses côtés, un père pour sa fille, qui s’érige contre cette anomalie, cette aberration, cette…chose. Quelqu’un qui prenne la situation en mains. » Et puis l’époque et les milieux intellectuels parisiens consentent à des jeux troubles et malsains entre adultes et enfants. Matzneff est reçu régulièrement dans l’émission littéraire de Bernard Pivot, théâtre, un soir, d’une apostrophe – c’est bien le mot – de la canadienne Denise Bombardier, choquée des comportements pédophiles de GM, « philopède » assumé, comme aime à le dire cet homme de lettres à la plume élégante et précieuse, défendu bec et ongle jusqu’à l’insulte par un virulent Sollers, ami et éditeur de la « star » de la soirée. Pendant la seule année 1977, rappelle aussi Vanessa Springora, des lettres publiées dans les quotidiens Le Monde et Libération réclameront la dépénalisation des rapports sexuels entre mineurs et adultes, lettres signées par une intelligentsia germanopratine, toutes et tous « pourfendeurs de l’ordre moral », situés à gauche principalement : Barthes, Deleuze, Beauvoir, Sartre, Glucksmann, Aragon, Jack Lang, Duras, Cixous, Foucault, Derrida, Althusser, Dolto et…Gabriel Matzneff qui en était le rédacteur, Vanessa l’apprendra en 2013. Mai-68 était toujours vivace dans les années 70 et 80, et son slogan emblématique – « il est interdit d’interdire » –  encore enraciné dans les esprits. « Lutter contre l’emprisonnement des désirs, contre toutes les répressions, tels sont les mots d’ordre de cette période, sans que personne y voie à redire, sinon les culs-bénits et quelques tribunaux réactionnaires. Une dérive et un aveuglement dont presque tous les signataires de ces pétitions s’excuseront plus tard. »

Vanessa entre dans la vie de GM. Ou GM entre plutôt dans celle d’une Vanessa consciente de « commettre une immense transgression. » L’écrivain, « avec un grand E », la fascinera. Et il sait y faire, l’artiste, qui lui envoie lettres sur lettres, « d’une onctuosité parfaite, égrenant une kyrielle de compliments à mon sujet qui flatte instantanément mon ego » avoue-t-elle.

Les premières étreintes sont catastrophiques, le corps de Vanessa se fermant aux caresses intimes du séducteur. «  G. me retourne sur le matelas, se met à lécher la moindre parcelle de mon corps, de haut en bas. Et tandis que sa langue vorace s’insinue en moi, mon esprit s’envole. Voilà comment je perds une première partie de ma virginité, « comme un petit garçon », me glisse-t-il dans un murmure. » Et l’hymen reste inviolé sous les doigts de G. Qu’à cela ne tienne, un gynécologue peu scrupuleux, que Vanessa consulte à l’hôpital pour une infection, fait l’examen approfondi de la malheureuse jeune fille et lui propose, dans un moment hallucinant d’impudeur et d’inconscience, « une légère incision sous anesthésie locale qui me permettra enfin d’accéder aux joies du sexe. Je veux croire que ce médecin n’a pas la moindre idée de ce qu’il est en train de faire : aider l’homme […] à jouir sans entrave de tous les orifices de mon corps. »

Vanessa, sous emprise, n’en continuera pas moins à rencontrer régulièrement et aimer le beau et flatteur GM. Même si la pensée, dérangeante, ne la quitte jamais d’être ainsi attachée à cet homme : « À quatorze ans on n’est pas censée être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter. […] De cette anormalité j’ai fait en quelque sorte ma nouvelle identité. À l’inverse, quand personne ne s’étonne de ma situation, j’ai tout de même l’intuition que le monde autour de moi ne tourne pas rond. »

Le charme peu à peu s’évanouira quand Vanessa s’apercevra que le donjuanesque pervers continue de collectionner les conquêtes de très jeunes nubiles comme elle, aperçues fortuitement au bras de son amant dans les rues de son quartier du Jardin du Luxembourg, quand elle découvrira le contenu de ses propres lettres et de celles d’autres adolescentes dans ses livres, quand elle verra que sa liaison n’a servi qu’à nourrir le contenu de l’œuvre d’un écrivain « s’emparant de ma jeunesse à des fins sexuelles et littéraires », quand elle découvrira, amère, que G. avait « rejoué cent fois leur histoire tout au long de sa vie », que ses livres étaient « devenus l’instrument le plus contondant de la trahison », qu’elle-même ne fut qu’un instrument de son plaisir, celui d’écrire et d’afficher un désir et délire obsessionnel de l’enfant-objet. « Pourquoi une adolescente de quatorze ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de trente-six ans son aîné ? Cent fois j’avais retourné cette question dans mon esprit. Sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. »

La découverte progressive de la manipulation et des mensonges de G. submerge Vanessa et la plonge dans un désespoir abyssal. L’écrivain adulé lui « avait volé son âme. »  Pourquoi s’est-elle liée à un tel homme ? Vanessa cherche des explications : « Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d’une œuvre originale et subversive, une sorte d’aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle doit s’effacer. »

Vanessa, nourrie dans sa petite enfance des contes de Perrault et de Grimm, voit dans sa sombre aventure comme la relecture vécue du « Petit Chaperon rouge » qui « se méfiera du loup et de sa voix enjôleuse. »  Dans le récit de Vanessa Springora, le loup se fait à la fois protecteur et prédateur. « La Psychanalyse des contes de fée » de Bruno Bettelheim donne une clé : « Quand le Petit Chaperon rouge se déshabille et rejoint le loup dans le lit, et que le loup lui dit que ses grands bras sont faits pour mieux l’embrasser, rien n’est laissé à l’imagination. Comme la fillette, en réponse à cette tentative de séduction directe et évidente, n’esquisse pas le moindre mouvement de fuite ou de résistance, on peut croire qu’elle est idiote ou qu’elle désire être séduite. »

S’il est une dernière question que pose le texte de Vanessa, c’est bien celle d’une « omerta » au sein d’un milieu familial ou « clanique », en l’occurrence celui d’intellectuels, artistes et écrivains, témoins silencieux, voire auteurs eux-mêmes de crimes sexuels dont ils nient la violence au motif qu’ils se considèrent comme des « victimes séduites par un enfant ou une femme aguicheuse, soit comme des bienfaiteurs qui n’ont fait que du bien à leur victime », toujours consentante selon eux, bien évidemment. L’actualité la plus brûlante ne fait que donner raison à Vanessa Springora qui clôt son sobre, beau et important récit d’une encourageante et courte phrase : « La parole des victimes est elle aussi en train de se libérer. »

par Jacques Brélivet

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