« Contes » de Miguel de Unamuno aux Éditions d’Albert Bensoussan

Contes

« Le premier écrivain de notre langue vient de mourir », voilà ce qu’écrivait en 1937 l’auteur argentin Jorge Luis Borges parlant de Miguel de Unamuno, cet « Espagnol basque, de la race de Loyola et de l’abbé de Saint-Cyran » comme se définissait lui-même ce grand intellectuel natif de Bilbao, province de Biscaye, dans son essai Le sentiment tragique de la vie. Recteur de l’université de Salamanque, cet homme, torturé sa vie durant par les débats ontologiques et politiques, mourut en 1936, après la victoire franquiste qui marquait pour lui une forme de naufrage de la pensée et de la culture.

Miguel de Unamuno, qui vécut à la charnière de deux siècles, né 36 ans avant 1900, mort 36 ans après, avait travaillé tous les champs de l’écriture en près d’une vingtaine de titres, du moins pour ceux qui ont été traduits en français : l’essai philosophique, le roman, la poésie, le théâtre, la nouvelle et le conte.

Les Contes précisément ont été édités par Raymond Lantier en 1965, dans une traduction revue et rééditée par Albert Bensoussan en 2020 dans la collection Folio Classique : soixante-deux contes parmi la centaine qu’écrivit le grand homme du Pays Basque. Heureuse initiative : ces textes-là ne forment peut-être pas la part de l’œuvre la plus lue ou la plus connue de l’écrivain, elle s’avère néanmoins très révélatrice de sa pensée et de sa sensibilité. En publiant ces Contes, Albert Bensoussan, qui nous avait déjà donné à lire il y a quelques années la traduction d’un roman d’Unamuno, « Niebla » sous le titre de « Brume », tout comme la traduction de quelques contes regroupés dans « Au mirador de Bilbao », nous offre là une belle opportunité de relire ou découvrir ce grand Maître des Lettres espagnoles. Ces Contes sont le « meilleur hommage : poursuivre les discussions fécondes qu’ [Unamuno] a entamées et ainsi mettre à nu les secrètes lois de son âme », pour reprendre les mots de Borges saluant la mémoire du plus prestigieux des universitaires espagnols du XXe siècle.

Les Contes de ce beau recueil avaient été regroupés par Raymond Lantier en sept ensembles : « l’amour », « la paternité », « la renommée », « la pédagogie », « Raison et passion », « Folklore », « le secret de la personnalité ». Un choix thématique qui nous permet de retrouver l’essence de l’inspiration « unamunienne » examinée ici dans les substantiels développements d’Albert Bensoussan qui nous éclaire sur toutes les sources, interprétations et nuances de ces courts récits et, à travers eux, sur la personnalité et les thèmes récurrents de l’écrivain. « L’auteur est partout dans ses récits ; il met souvent en scène un dénommé Miguel qui lui ressemble comme un frère ou comme un double » écrit Albert Bensoussan dans la précise analyse qui encadre le recueil.

Unamuno était un homme en proie à un pessimisme foncier, un philosophe déchiré par la fuite du temps, et qui l’exprime au fil de tous ses Contes : « le temps qui passe et ne revient jamais, voilà la tragédie, […] la tristesse éternelle, la tristesse transcendante, le dégoût prénatal qui dort au fond de nous tous et dont nous tâchons d’étouffer le ver rongeur dans le va-et-vient de la vie… »

Unamuno est toujours présent derrière les personnages de ses récits, Albert Bensoussan nous le dit, tel ce Julián, l’un des protagonistes d’ « Un véritable amour », un « cérébral, pur produit de la ville où peu de gens vont au pas, où l’on n’entend jamais le silence », un jeune homme qui finira par s’imprégner du calme, de la douceur et de la poésie de la nature au contact d’une jolie cousine de la campagne qui lui fera découvrir ce qu’est l’amour…et redécouvrir prairies, arbres et vallons. Autre double de l’auteur en ces Contes : Artemio, écartelé entre un féroce appétit d’actions concrètes et efficaces, animé d’un pragmatisme intraitable dictant que « la fin justifie les moyens », mais en même temps hanté par le besoin d’une inaccessible, ou impossible, pureté morale dans tout engagement. « La politique pure est la suprême impiété morale » se dit-il dans un accès de mauvaise conscience, ou de lucidité. « Bourreau de soi-même.», Artemio combat l’ange et le démon qui le torturent. Et toujours ce même soupçon de nous autres, ses lecteurs : Unamuno aurait-il aussi le visage d’Artemio ?

Unamuno le philosophe sera également hanté par le thème de l’immortalité si bien évoquée dans un conte aux échos évangéliques, où, réminiscence cervantine oblige, le vieux « Quejana, maître d’école de Carrasqueda », va rendre l’âme, heureux et comblé d’avoir « travaillé à l’éducation, l’ennoblissement et l’enrichissement » de la population de son village, fier d’une richesse et d’une noblesse rendues à cette humble humanité paysanne.

Prolongement de la vie, ou avant-scène de la mort et la souffrance ultime, la génération et la descendance hantent le philosophe espagnol. Dans un conte grinçant, « Les fils spirituels », la pauvre Eulalia se languit d’un mal d’enfant auprès d’un mari écrivain que l’écriture romanesque détourne du bonheur d’être père d’enfants de chair et de sang, aveuglé par la seule création de ses personnages. Il finira par faire mourir son couple et anéantira les aspirations maternelles d’une femme que le désespoir conduira à la plus froide et désespérée des vengeances.

Unamuno nous ouvrira à d’autres de ses obsessions, parfois terre à terre et banalement réelles. Comme cette haine du conformisme social, de la routine et de la paresse professionnelles incarnées par deux bibliothécaires obnubilés par leur seul avancement hiérarchique et farouchement opposés à la lubie d’un nouveau et jeune collègue arrimé à l’idée qu’il faille désormais classer les livres non plus par sujets mais par formats ! Critique acerbe et désopilante de l’absurdité d’une bureaucratie qu’Unamuno eut peut-être à affronter quand il était recteur de l’université de Salamanque, qui sait ?

Critique aussi d’une forme détournée et dévoyée du travail dans « La bourse », cette modeste manne financière apporté par un sérieux et studieux fils à ses misérables parents « anthropophages », avides du seul confort de l’argent, surexploitant le courage de leur pauvre enfant jusqu’à la mort. « Sommes-nous donc condamnés à être dévorés par l’un ou par l’autre ? » se demande alors Unamuno. « La vie est un monstre qui se dévore lui-même » lit-on aussi dans le tout premier de ces Contes choisis.

Absurdité du quotidien des hommes, perdus dans et par le progrès scientifique et les avancées technologiques qui évincent les individus de l’espace social et urbain, où – horreur d’entre les horreurs – les machines qui les remplacent seraient dotées « d’une âme ». Nous voilà donc arrivés dans l’espace et le règne de « Mécanopolis », cauchemar d’un écrivain pressentant des catastrophes scientifiques et humaines : celle du déclenchement du feu nucléaire qui se déchaînera sur le Japon, par exemple, ou bien, plus pacifique mais non moins inquiétante, celle qui ouvre la voie au cybermonde où nos vies sont réglées peu à peu par les seules machines bien près de penser pour nous, pauvres humains dépassés par nos créations. Unamuno prophète d’une déshumanisation généralisée du XXIe siècle ? Faisons-lui crédit de cette sombre et prophétique vision de l’avenir, désormais notre présent, et comprenons ainsi l’aveu qu’il nous fait dans ce conte glaçant écrit il y a plusieurs décennies déjà : « J’ai pris en horreur tout ce que nous appelons progrès. »

N’y a-t-il rien de « plus vain, de plus ennuyeux, de plus absurde, de plus vide de sens que la vie » ? se demande Anastasio, l’amoureux solitaire et désespéré d’un « Coup de foudre ». « Rien ne signifie rien et rien n’est explicable » se dit Procopio, malheureux personnage de « La tache sur l’ongle », qui se perd en conjectures dans une infinité de questions, des plus minimes jusqu’aux plus graves, celles de l’Amour et de la Mort.

« Le mot absurde n’était pas fréquent à l’époque d’Unamuno, nous dit Albert Bensoussan, beaucoup moins assurément qu’en France après la Seconde Guerre mondiale ; il est donc significatif que nous le trouvions sur l’ensemble de ces Contes répétés vingt-cinq fois. » Le sentiment de l’absurde finit par imprégner en effet l’ensemble de ces courts textes. Et Camus, sensible, on le sait, au destin et à l’âme espagnole, a dû voir en Unamuno, souligne Albert Bensoussan, « un précurseur et un frère. »

« Le roman, c’est un miroir que l’on promène le long d’un chemin », chacun connaît les mots de Stendhal. Eh bien, disons que ces Contes sont aussi un miroir, celui du peuple basque, humbles hommes et femmes qui sont comme autant de « morceaux d’âmes » disait Unamuno, et celui d’un écrivain, homme de Biscaye, qui s’est forgé la figure d’un personnage majeur des Lettres hispaniques, un penseur et un créateur qui « fait et en faisant se fait », pour reprendre la belle formule de Jules Lequier, inspirateur des existentialistes français, ceux-là mêmes dont Unamuno s’avère être, peu ou prou, l’un des précurseurs.

par Jacques Brélivet

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