« Port-Royal : une anthologie » par Laurence Plazenet chez Flammarion

Port-Royal

Laurence Plazenet, romancière, universitaire dix-septiémiste, Présidente de la Société des amis de Port-Royal, a publié en 2012 une importante et magnifique anthologie sur Port-Royal. L’auteur y rappelle dans une préface précise et précieuse l’histoire, les développements, les luttes l’influence et l’importance de ce haut lieu de l’esprit qui illumina le Grand Siècle.

Port Royal des Champs, abbaye fondée au XIIIe siècle et tenue à partir de 1647 par des religieuses de l’ordre de Cîteaux, moniales vêtues de la robe blanche rehaussée de la croix empourprée du sang du Christ telles qu’on les voit sur les tableaux de Philippe de Champaigne, fut un foyer actif de la spiritualité catholique et de la pensée du XVIIe siècle.

De célèbres  écrivains fréquentèrent l’abbaye ou se nourrirent de l’esprit qui y régnait, qu’ils aient été dramaturges, poètes mémorialistes, moralistes, épistoliers.

L’abbesse de Port-Royal, la mère Angélique Arnaud, ainsi que l’abbé de Saint Cyran rétablirent dans l’abbaye les strictes règles de vie inspirées de Saint Benoît –abstinence de certaines nourritures, silence, austérité… – dans un esprit proche de Saint Augustin. Ils firent de l’endroit le lieu même de l’authenticité dans la vérité de l’homme, dans son rapport à Dieu, écartant rigoureusement toute forme de complaisance et de relâchement moral ou religieux.

Port-Royal acquit ainsi une réputation de rigueur et un éclat spirituel tout à fait unique qui favorisa ou que renforça l’implantation dans l’orbite même de l’abbaye de ce qu’on a appelé les Petites Écoles. Les jeunes enfants qu’on y accueillait reçurent l’enseignement de hautes figures : Pierre Nicole, Le Maistre de Sacy ou l’helléniste Claude Lancelot. Jean Racine pour ne citer que le plus fameux d’entre ces élèves, auteur d’un Abrégé de l’Histoire de Port-Royal publié en 1699, y reçut une instruction de 1655 à 1658. On y développait des méthodes pédagogiques opposées à celles, prédominantes à l’époque, des jésuites : refus des châtiments corporels, apprentissage de la lecture à partir de textes français, enseignement par le jeu en petits groupes sur le principe de l’émulation plus que de la punition…

La ferveur développée par Port-Royal attira aussi dès 1638 ceux qu’on dénomma les Solitaires, laïcs et clercs, personnalités souvent connues, voire prestigieuses mais décidées à renoncer précisément à toute forme de vie publique ou sociale brillante ou superficielle pour vivre désormais dans le recueillement, l’intériorité et une ascèse dans l’esprit de la vie menée par les religieuses de l’abbaye.

Les religieuses écrivirent beaucoup sur la vie dans l’abbaye et constituèrent un témoignage tout à fait insolite pour des moniales : récits, journaux…Elles révélèrent ainsi leurs opinions, leurs craintes, leurs oppositions dans une langue marquée toujours d’une grande culture et érudition. Ces écrits malheureusement furent peu diffusés, beaucoup moins en tout cas que ceux des Solitaires. L’anthologie de Laurence Plazenet répare justement cet oubli.

Les Solitaires de Port-Royal quant à eux ont beaucoup traduit les textes sacrés, et Le Maistre de Sacy écrivit pour sa part une traduction de l’Ancien Testament en 10 volumes (1672-1684) qui fait toujours autorité. Le Duc de Luynes familier de l’abbaye traduisit en français pour une meilleure diffusion dans toute l’Europe les Méditations métaphysiques de Descartes. Claude Lancelot publia une Grammaire générale et raisonnée et des méthodes inédites et très originales d’apprentissage du latin et du grec, ainsi que de plusieurs autres langues étrangères. « La logique » dite de Port-Royal est un autre fleuron de cette production.

Nombre de ces Solitaires entamèrent aussi la rédaction de Mémoires, genre littéraire en plein développement à cette époque, au moment de la Fronde en particulier.

Beaucoup de grands écrivains du XVIIe siècle ont été inspirés ou influencés par Port-Royal et Saint Augustin : ainsi Blaise Pascal génial mathématicien et auteur du très fameux et très augustinien « Dieu sensible au cœur », dont les Provinciales brillèrent dès leur parution (chaque édition se vendait de 6 à 10000 exemplaires) en pleine querelle sur Jansénius et la doctrine augustinienne, ainsi La Rochefoucauld qui publia des maximes d’un austère pessimisme, tout augustinien lui aussi, sur la nature humaine, ainsi Madame de la Fayette qui imprégna sa Princesse de Clèves de la conception de l’homme propre à Saint Augustin, ainsi Boileau correspondant assidu d’Antoine Arnauld et qui écrivit la biographie de la Duchesse et du Duc de Liancourt, deux personnalités importantes dans la défense et illustration de Port Royal, ainsi Mademoiselle de Scudéry dont La Clélie publiée en 1657 contient un portrait de Robert Arnauld d’Andilly et un tableau idéalisé de Port-Royal des Champs, ainsi La Fontaine qui participa à un recueil poétique conçu à Port-Royal, ainsi Madame de Sévigné enfin dont l’oncle fut l’un des Solitaires de Port-Royal.

« Les liens entre Port-Royal et l’élite des auteurs de la période sont bien plus que circonstanciels et mondains, écrit Laurence Plazenet : ces œuvres sont pénétrées d’augustinisme et Port-Royal joua un rôle clé dans la naissance du classicisme français, saisissante exception culturelle dans l’Europe du XVIIe siècle. » Un classicisme qui s’opposait à l’exubérance de l’art baroque. L’esprit de géométrie, la rigueur et le dépouillement, l’expression épurée des classiques contrecarraient l’éclat et la folle imagination des baroques.

« Les lois qui présidèrent à la vie quotidienne des religieuses, à savoir ce retour aux principes primitifs du christianisme, nous dit Laurence Plazenet, s’inscrivaient en contradiction avec d’autres principes, royaux ceux-là, où le paraître et le vaniteux amour de soi formaient les règles morales et sociales d’un pouvoir monarchique absolu. » L’apparat et le luxe ostentatoire dont Versailles était l’un des symboles les plus emblématiques du règne de Louis XIV contrastaient ainsi singulièrement avec la simplicité affichée de Port-Royal.

La création des Petites Écoles ainsi que le mouvement des Solitaires ajoutaient aux craintes du Roi de voir Port-Royal devenir un foyer dangereux de liberté de conscience et une menace contre l’autorité et l’intégrité de l’Etat monarchique.

« L’idéal de Port-Royal, exemple fort de liberté individuelle, soulèvement de l’esprit contre la tyrannie politique, écrit Laurence Plazenet, allait donc à l’encontre des intérêts et la politique du Souverain. » S’appuyant sur, ou prétextant des polémiques religieuses, la question janséniste en particulier, Louis XIV décida donc d’anéantir ce lieu de liberté et d’une certaine manière de résistance. L’abbaye, thébaïde brillant de sa seule force et principes spirituels où s’épanouissant cette liberté potentiellement redoutable, fut définitivement détruite en 1713 à coups de canon. Non contents de mettre à bas les murs, les exécuteurs du Roi achevèrent leur sinistre besogne en exhumant les défunts enterrés là depuis des siècles, dispersant leurs restes et les jetant aux chiens  dans une invraisemblable barbarie d’Etat.

Port-Royal des Champs était matériellement anéanti. Mais Port-Royal a été et restera nous dit Laurence Plazenet « le creuset d’une incomparable alliance entre spiritualité et culture », dont la portée et l’influence allèrent bien au-delà du seul XVIIe siècle.

Laurence Plazenet assure même, en conclusion de sa longue, riche et précieuse analyse, que les textes fondamentaux de Port-Royal regroupés ici dans cette inédite et magnifique anthologie, montrent que les religieuses et les Messieurs de Port-Royal – laïcs à l’existence proche d’une forme de cénobitisme – sont les précurseurs de la modernité et furent « le creuset d’une alliance entre culture et spiritualité », anticipant ainsi l’évolution de la société française : « La résistance de Port-Royal révèle une autre face du Grand Siècle et une réflexion morale qui prélude à la pensée républicaine de la Révolution. » écrit Laurence Plazenet. Comme une résistance à une autorité régalienne et absolutiste, au nom des droits inaliénable de la conscience, le XVIIème est ainsi « le siècle de saint Augustin », plus encore peut-être que celui de Louis XIV.

L’anthologie de Laurence Plazenet est une exceptionnelle clé à la compréhension de la spiritualité, la culture et la littérature du Grand Siècle.

par Jacques Brélivet

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