« Brèves de solitude » de Sylvie Germain aux éditions Albin Michel

Brèves de solitude

Voilà l’un des tout premiers romans consacrés à l’épidémie de coronavirus. Sylvie Germain jette un regard plein de tendresse sur ses personnages, mosaïques d’hommes et de femmes qui s’observent et se dévoilent, plongés dans la terrible solitude du confinement. Un roman magnifiquement écrit, d’une grande humanité. 

Le roman s’ouvre sur le personnage de Joséphine, vieille dame, veuve, un peu grognon, « le sang amer, la salive acide », quand elle observe le petit square de son quartier, autrefois joli jardin public avec son manège de chevaux de bois, pimpant, fleuri, aujourd’hui misérable avec ses buissons négligés et ses rares arbres qui ont résisté aux engins de démolition et de construction. Ce qui pousse à présent ce n’est plus la nature mais le béton. « Elle ne reconnaît plus son domaine qui avait des allures de village. Si ça continue, c’est elle qui sera une exilée. Une expatriée à domicile. »

Dans sa déambulation, elle tombe sur un pauvre hère, allongé sur un banc, peau noire, « sans-papiers, sans-pays, sans-domicile, sans-travail, sans-argent, sans-personne, sans rien de rien », vagabond ciblé par le regard torve des promeneurs. « Il dort assis, il dort sans sommeil, sans rêves, sans repos, il dort dans un état de veille hallucinée, tous les sens sont à la fois à vif et en suspens. » D’abord farouche et hostile puis peu à peu apitoyée, elle l’apercevra un peu plus tard, couché dans un buisson du petit parc, « jeune homme terrassé de fatigue, de fièvre, de peur, de faim. […] Elle voit à terre un visage où luisent la vie la mort mêlées, un appel consumé de silence, un espoir fusionné avec la détresse. »

Non loin de Joséphine, dans ce square sans charme, un homme lit, que la vieille dame timidement aborde pour la tirer d’une affaire de mots croisés qui la bloque dans son passe-temps favori et quotidien. Un homme « en discorde avec son temps » lui aussi, pas à sa place dans cette vie quotidienne secouée d’une perpétuelle agitation, dominée par la technologie, « chacun penché sur son portable, sans aucune attention mutuelle. »

Dans le petit cercle de badauds du square déambule aussi Magali, « au mitan de la cinquantaine », qui relève d’un lourd traitement anticancéreux et veut retrouver « le goût du dehors et des autres », la douceur d’un corps et d’un nouvel amour en ce printemps qui arrive mais qui attire hélas « ces précieux qui raffolent de tendrons aux seins et culs mignons et petites vulves imberbes. »

Anaïs n’est pas loin, plongée dans sa lecture et sa réflexion sur la bonne manière de penser et concevoir ce qui devrait la conduire à son futur métier de parfumeur, de « nez » : définir ce qu’est une note de tête, une note de cœur, une note de fond.

Xavier, le prof, à deux pas d’elle, l’observe, intrigué par l’allure androgyne de cette jeune femme, silhouette qui fait remonter en lui le souvenir de la tragédie de Corentin, l’un de ses élèves du lycée. Un élève différent, moqué, et pire, harcelé par ses camarades qui le surnommaient Gollum comme le Hobbit du Seigneurs des anneaux. Il était devenu Gogolissime et les copains de sa classe faisaient circuler sur les réseaux sociaux un photomontage humiliant qui le montrait affublé d’une robe jaune échancrée. « La tolérance et le respect que les élèves réclament à grands cris pour eux-mêmes n’ont d’équivalents que l’intolérance qu’ils exercent à l’égard de tous ceux et celles qui ne se conforment pas aux normes de leur milieu[…] Alors puisqu’il était la risée de tous ces salauds, il avait décidé de l’être jusqu’au bout mais avec panache. […] Un matin à l’heure de la récréation, revêtu d’une robe, chaussé d’escarpins assortis, le visage maquillé, il a traversé la cour d’un pas souple, ignorant les exclamations et les quolibets. » Il grimpa au dernier étage de l’établissement et se jeta par la fenêtre. Et « Xavier ne s’est jamais pardonné de n’avoir rien vu venir, de n’avoir pas su déceler la gravité de sa détresse. »

À quelques mètres de là marche d’un pas mesuré Mme Georges accrochée au bras de Stella, son auxiliaire de vie. Drôle de nom, « auxiliaire », un mot grammatical posé là, dirait-on, « pour construire une forme décomposée du verbe vivre. » La vieille femme, comme un « verbe en voie de désagrégation », est appuyée sur Stella qui la guide dans sa difficile déambulation. Stella, dans la lenteur obligée de la marche, prend le temps d’observer autour d’elle et ne manque pas d’apercevoir le sdf, « corps compacté sur lui-même, tout concassé à l’intérieur. Elle sent le temps d’entrapercevoir son regard fixe qui filtre entre les cils de ses paupières mi-closes, elle connaît cette fixité, cette folle nudité, elle reconnaît d’instinct les écroués des déserts des villes ; tous semblables. Le malheur uniformise toutes celles et ceux qu’il serre trop longtemps dans sa poigne rêche. »

Dans le petit espace qui rassemble chaque jour ce microcosme d’humble humanité et de modestes existences, Serge est là, lui aussi, régulièrement, toujours prompt à aller rendre visite à sa vieille maman, Fiona, recluse en Ehpad. La malheureuse perd la tête et peu à peu tous ses souvenirs. Recluse est bien le mot, quand toute visite est désormais interdite, après que tombe l’annonce du confinement général, comme un couperet ou un étouffoir sur la vie affective, familiale, sociale. Impossible donc, désormais, de lui apporter cette simple friandise, offrande gourmande et « petite volupté » achetée à la pâtisserie du quartier. La pauvre femme a tout perdu ou presque, famille, mémoire, joie de vivre. « Seuls lui importent les gâteaux et son fils-qui-fait-foule, qui fait-mémoire, souffleur, présence. » Une claustration sans un rai de lumière, voilà comment sa pauvre maman, et bien d’autres de ces êtres claquemurés comme elle, vit le présent, « un enfermement gigogne : dans leur corps impotent, dans les douleurs dont elles sont percluses, dans leur solitude, voire leur abandon, dans le fatras de leurs souvenirs rongés par les mites de l’oubli…et au bout de la série, tout au fond de la matriochka, la dernière poupée, minuscule et insécable, la mort. »

Un trépas qui arrivera bien vite, la pauvre femme ne voyant plus son fils, interdit de visites, lui qui avait pour habitude, serré contre elle, de l’aider à retrouver les poèmes et chantonner les airs de sa lointaine enfance, Du Bellay, Verlaine, Piaf, Cora Vaucaire… « Elle est dans la voix de son fils comme dans un halo de lumière, elle en caresse le grain, le souffle, elle sourit, mais c’est fugace, le halo s’assombrit, elle ressent un chagrin tel qu’il l’exile dans un désert. » Plus de visites, plus d’échos de ces vers et de ces chansons qui résonnaient encore un peu dans sa pauvre tête oublieuse. « Serge sera seul à ses obsèques, expédiées à la va-vite, presque en catimini, comme si sa mort était honteuse, suspecte ou carrément menaçante Pourtant ce n’est pas au virus qu’elle a succombé, juste à la disparition de son fils hors de son champ de vision. »

Emile, le garçonnet du parc qui avait envoyé d’un geste maladroit son ballon dans le buisson où était couché le sdf, ne se trouve pas d’autre échappatoire, dans l’enfermement général et brutal, que de construire une cabane dans sa chambre, se bâtir un monde à lui. Et s’y réfugier, confinement minuscule dans le confinement majuscule. « Soudain tout est à l’arrêt, tous les gens s’enferment et quand ils sortent c’est sans nez ni bouche qu’ils cachent sous un masque. » Le monde est bizarre, se dit-il, sa mère est partie soigner les malades à l’hôpital et tous les soirs, à huit heures, les balcons et fenêtres s’animent d’applaudissements. « Qui sait, peut-être après tout qu’elle l’entend, qu’elle reconnaît le bruit que font ses mains parmi les milliers d’applaudissements qui retentissent dans les rues désertes. »

Bizarres aussi tous ces gens qui se précipitent à acheter du « PQ,… à croire qu’ils envisageaient d’uriner avec une abondance digne des chutes du Niagara et de déféquer comme des pachydermes tout au long du confinement » se dit Xavier, fixé désormais à son ordinateur, adepte obligé du télétravail subitement encouragé et versé bientôt au code du Travail, qui sait ! Applaudissements quotidiens des soignants mais aussi claques qui n’ont rien de pacifique et s’abattent sur femmes et enfants, martyrs courbés sous les coups et les cris que Xavier entend à sa porte. « Il ne voit rien, la colère joue à guichets fermés. »

Guillaume, lui, a vu le confinement comme une libération, « il a tout à portée de main et du temps à foison, une libido littéraire surexcitée et l’imagination en ébullition. » Mais sans projet précis, l’élan retombe vite. Et le confinement mène au vide abyssal de son imaginaire, « il flanque à la poubelle ses velléités romanesques, il n’a aucun talent, c’est évident, aussi banal que cru et affligeant. Il n’a rien à faire dans cette ville devenue inhospitalière. »

Anaïs, l’étudiante en parfumerie vit le confinement dans la trahison de son copain Maxime, enfermé loin d’elle, qui l’a lâchement abandonnée pour tomber dans les bras d’une autre fille.

Magali, guéri de son cancer, n’en peut plus de ces rencontres sur écran, « leurres amoureux et fadeur érotique. […] Elle tient trop au réel, aux vrais imprévus, à la volupté des caresses et des étreintes pour se satisfaire de ces dragues en pixels farcies de tricheries. […] Elle veut une vie vivante, qu’elle soit temporelle ou éternelle, elle ne supporte plus cette mise entre parenthèses, cet isolement saupoudré d’entrevues virtuelles, elle est lasse de ces images, cela ne lui suffit plus, qu’il s’agisse de ses petits-enfants, de ses proches intouchables, d’amants immatériels, ou de Dieu aussi bien. » En passant devant le petit square de son quartier, clos à présent, elle y aperçoit de petites renoncules jaunes, « fleurs d’or en liberté derrière les barreaux, et des gens sous étroite surveillance dans la rue. Peut-être le début d’un retournement des rapports de force sur la Terre… »

Comme il avait été ouvert, le roman de Sylvie Germain s’achève sur la figure  de Joséphine, cloîtrée seule désormais dans son appartement, privée de son auxiliaire de vie, errant comme une âme en peine dans les rues désertes de son quartier autour du petit parc, cherchant du regard le sdf qui pourrait bien s’y trouver encore. Un malheureux lui aussi, dont elle se méfiait au premier regard et qu’elle a fini par prendre en pitié, gagnée d’une bienveillance infinie devant la figure christique d’un vagabond au regard perdu implorant de l’aide.

Brèves de solitude, comme autant de nouvelles glanées d’un journal d’exil, à soi et aux autres, est un roman tissé d’un entrelacs de la vie d’hommes, de femmes et d’enfants qui peuplent le vide de cauchemars et de fantômes aussi bien que de rêves de bienveillance et d’amour. Et c’est là toute la grâce de ce roman poignant, lumineux et magnifique.

par Jacques Brélivet

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