« Le Rêve d’Alejo Carpentier : Orinoco » de Jean-Louis Coatrieux aux éditions Apogée

Le rêve d'Alejo Carpentier, Orinoco

« Je est un autre » écrivait Rimbaud, marquant toute la complexité d’un être humain, l’entremêlement, l’osmose et l’hybridité des courants et sentiments qui le traversent, l’agitent, et forment sa personnalité et sa structure mentale. Jean-Louis Coatrieux prenait dès le premier volume de son dyptique intitulé Le Rêve d’Alejo Carpentier  le parti d’écrire non pas sur Carpentier mais en lieu et place de Carpentier. Il fait le choix, dans ce beau et deuxième volume de la vie de l’écrivain, de se mettre dans ses pas, non pour le suivre à la trace mais pour vivre sa trace, non pour raconter Alejo mais pour être Alejo, dans toute son  originalité et sa force. 

S’ils sont bien réels et d’une particulière précision, les événements, rencontres et personnages sont mis en scène par la seule volonté et l’imagination de Jean-Louis Coatrieux qui va donner chair et âme aux hommes et femmes de la vie d’Alejo Carpentier dans une scénographie réglée par la seule volonté de son double en écriture. Jean-Louis sera donc Alejo. En littérature, ce parti pris s’appelle une « exofiction » ou, comme l’a écrit Jean-Louis Coatrieux, la « vérité de la parole inventée. »

Tous les deux, Carpentier et Coatrieux, sont romanciers et Jean-Louis, biographe à sa manière de son prestigieux aîné, est porté par un tropisme et des mots qui l’emmènent vers le monde foisonnant, luxuriant, bouillonnant d’une Amérique hispanophone fascinante qu’il connaît en profondeur pour y avoir séjourné lui aussi de nombreuses années. Précisément dans les lieux où Alejo aura vécu quatorze années, quand il a quitté son île de Cuba, trop petite pour lui, conscient « d’y tourner en rond », y vivant un « présent déjà composé au passé » écrit joliment notre singulier biographe.

Jean-Louis Coatrieux nous avait plongé dans les années cubaines d’Alejo, premier volume de l’ensemble intitulé Le Rêve d’Alejo Carpentier  qui nous avait emmené à la découverte de Coabana, nom indien de l’île de Cuba, lieu de naissance et de jeunesse du futur écrivain, élevé entre Georges, un père architecte aux racines bretonnes, et Catalina, une mère musicienne d’origine russe très attachée à Alejo.

Abandonné de son père, nourri et éduqué par sa mère dans une grande pauvreté, conséquence de l’éclatement du couple, Alejo sera contraint d’abandonner ses études et échouera dans les geôles du dictateur cubain Gerardo Machado après avoir signé un manifeste réclamant sur l’île le droit de penser et d’écrire librement. Desnos, le poète français, viendra le tirer de ce mauvais pas et l’emmènera à Paris où notre Cubain expatrié plongera dans le bouillonnement d’une vie artistique et littéraire sans égal.

Qui est-il et d’où vient-il, cet Alejo qui se cherche ? Dans tous ces lieux visités, traversés, habités successivement, où se trouvera-t-il le mieux ? Le Venezuela où il va débarquer n’est pas Cuba. Et pourtant  « je me promenais à Caracas comme si j’étais à La Havane. » Disons qu’Alejo est citoyen du monde : Français mâtiné de Russe, sans domicile fixe sur cette terre. Voilà peut-être sa vraie nature et son penchant, une errance volontaire, une recherche solitaire et permanente qui le font vivre, découvrir et avancer, où qu’il soit : « Découvrir un nouveau lieu au petit matin ou à la nuit tombante faisait partie de mes habitudes et me procurait un vrai plaisir. C’est ainsi que j’ai appris à aimer La Havane, Mexico, Paris, Port-au-Prince….Dans ces moments privilégiés j’imaginais ou mieux encore je distinguais ce qui existait derrière ce que je voyais. Les gens leurs histoires leurs passions et avec eux s’ouvrait une fenêtre sur le monde. »

Après deux capitales, Paris enchantée et La Havane retrouvée, Alejo part pour le Venezuela. Mais pourquoi aller là-bas, autre foyer de dictature ? Pourquoi quitter le régime dictatorial de Gerardo Machado pour tomber dans celui d’un autre militaire, Isaias Medina Angarita, un homme toujours prompt lui aussi à trahir ses engagements démocratiques ? L’hésitation fut forte mais la tentation du départ plus forte encore. Il retrouvera à Caracas son ami Carlos Eduardo Frías, qui venait de l’inviter à travailler avec lui dans son agence ARS, firme publicitaire et vitrine d’une économie ultra libérale et consumériste à tout va qu’Alejo détestera, il est vrai, mais aussi lieu de pensée et foyer de liberté intellectuelle dans ce Venezuela d’oligarques et de spéculateurs vibrionnant autour d’un Président plus apte à développer la naissante et juteuse industrie pétrolière que vraiment attentif aux règles de la démocratie.

Alejo sautera donc le pas et acceptera l’invite de son ami Carlos « pour respirer à nouveau, regarder autrement la terre à l’horizon, porter l’histoire à travers des visages et des noms, pouvoir ainsi compter des jours qui compteraient pour des vies entières. J’avais un continent en héritageEt avec lui les descendants de colons et d’esclaves, les missionnaires et les Amérindiens, blancs, noirs, métis de cœur et de peau…» Alejo animera une émission de télévision soutenue chaleureusement par Radio Caracas, « El torneo de saber », un jeu propre à éduquer la population, ouvriers et paysans, sans peser ni ennuyer, « un vrai défi à relever mais un vrai succès au final. » Et puis sa chaire à l’École des Arts plastiques comblait aussi ses aspirations à éclairer les jeunes ouailles épris d’esthétique de son pays d’accueil.

Quant aux options du parti de gauche Action démocratique, créé et animé par Rómulo Gallegos et Rómulo Betencourt, elles ne sont pas non plus étrangères à la décision d’Alejo. Le mouvement est déterminé à combattre toute velléité de dictature, actuelle ou à venir, au Venezuela, à Cuba ou ailleurs, sur ce continent américain secoué régulièrement de crises de régime et de répétitifs « golpes ».

Et puis il est grand temps pour le journaliste et l’homme de plume qu’il a toujours voulu être d’accomplir enfin l’œuvre de littérature et d’historiographie musicale toujours en perspective, mais si timidement entamée avec ce modeste récit de Ecue-Yamba-O paru sans grand écho en Espagne et un essai sur la Musique à Cuba qui devrait voir le jour bientôt au Mexique. Quant aux romans, ne remuons pas le couteau dans la plaie : « toujours en cours et toujours remis à plus tard » !

Quelle étincelle pourrait alors déclencher chez Alejo le travail de création littéraire sinon la vision d’un lieu emblématique du continent ? Le Venezuela va lui offrir l’occasion rêvée : « Je m’étais mis en tête de découvrir l’Orénoque. Il me fallait quelque chose dépassant l’ordre du monde. Quoi de plus géant, de plus magique que ce fleuve dont la géographie faisait histoire et l’histoire, géographie, des premiers colonisateurs espagnols jusqu’aux meilleurs naturalistes et explorateurs de notre siècle ? » La lecture de Humboldt, d’Élisée Reclus, de Jean Chaffangeon qui inspira Jules Verne pour écrire Le superbe Orénoque, la fascination d’Alejo pour le grand Blaise Cendrars – que notre Cubain aurait bien aimé rencontrer à Paris – auteur de Moravagine, tout ce beau monde avait fait bouillonner son imagination. Il se voyait alors en nouveau conquistador des lettres hispano-américaines, conquérant créatif et lyrique, romancier capable « dans l’histoire des Amériques de renouveler une littérature à bout de souffle, et d’emporter [ses] futurs personnages dans un brassage de passés et de présents jamais réunis en roman. » Au-delà de l’indigénisme d’un Miguel Ángel Asturias ou d’un Rómulo Gallegos, Alejo voulait transcrire une inédite perception, baroque et flamboyante, de cette partie du continent américain qui le fascine, une vision bien à lui, celle du « real maravilloso », du réel merveilleux, enraciné dans le Popol Vuh, et infusé par l’art et la mythologie des peuples premiers, Olmèques, Zapotèques, Mixtèques.

Cet Orénoque, Alejo le découvrira d’abord du haut d’un aéronef : immense serpent sinuant dans la forêt profonde et obscure d’une Amazonie « ventre du monde », fleuve infini qui dresse en ses rives un chaos tellurique près d’enflammer l’imagination du romancier – « des colosses de pierre noire surmontés d’immenses terrasses, […] des tepuys » efflanqués de « tuyaux d’orgue soudés entre eux comme pour jouer une symphonie dramatique et à jamais silencieuse. […] Et enfin le mont Roraima, cette forme parfaite, polie par le temps des dieux, veillant à la frontière du Brésil. » -. Tout est réuni pour déclencher la fièvre des mots et des images sous la plume et dans l’imagination en feu d’Alejo. La rencontre un peu plus tard avec la tribu des Yekuanas, « peuple de l’eau et du bois », dont il observera et détaillera vie, coutumes et habitat à la manière d’un anthropologue, achèvera de combler chez lui une autre attente, celle du musicologue, venu à la rencontre d’un peuple musicien. Alejo découvrira la dimension sacrale de leurs « flûtes en bambou sculpté, trompettes en forme de conques, wana et tekeeya, mâles et femelles, sifflets peints et gravés, séries de tambours, maracas… » -, supports mélodiques et rythmiques à seule fin de vénérer le dieu soleil, intouchables instruments à qui n’est pas de la tribu, et qui viendront enrichir les savants travaux d’inventaire de notre Cubain musicologue remontant aux sources des sons de la forêt : bruits des hommes, des animaux, des arbres et des plantes. « Je me trouvais face à un réel plus grand que l’humain, un réel d’avant l’humanité. Je voyais sous mes yeux la naissance du monde. » .Et voilà la graine et matière du Partage des eaux  ou du Concert baroque bien près de germer…

Aux côtés de la douce Andréa, sa troisième épouse, soutien essentiel de ses projets, de ses voyages, de ses rencontres avec hommes et femmes de ce pays et, plus prosaïquement, de l’organisation de sa vie quotidienne reconstituée avec une impressionnante précision et justesse – qui peut nous faire croire là encore que Jean-Louis est décidément Alejo ! – notre écrivain achèvera ce long séjour vénézuélien, de 1945 à 1959, vital dans sa vie d’homme, d’écrivain et d’artiste, et rejoindra une nouvelle terre cubaine où venait de triompher du dictateur Batista un jeune avocat révolutionnaire du nom de Fidel Castro. Alejo peut alors écrire que « le Venezuela lui avait donné ce qu’il était venu chercher. Des paysages de géants, des métissages de peaux et d’âmes, le continent dont je rêvais, mon Amérique. Et même le temps d’écrire, comme je l’avais promis à ma mère. »

Si vous n’avez encore jamais abordé aux rives des terres explorées par ce génie des Caraïbes, le livre de Jean-Louis Coatrieux, écrivain lui aussi et intime des ouvrages d’Alejo, voix parallèle du grand homme de Cuba dans ce dyptique singulier et magnifiquement écrit, sera le meilleur des guides pour vous faire sentir le souffle d’une exceptionnelle vie d’écrivain et de créateur.

par Jacques Brélivet

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