« Un automne de Flaubert » de Alexandre Postel aux éditions Gallimard

Retiré à Concarneau le temps d’un automne, entouré de quelques-uns de ses amis, Gustave Flaubert, en panne d’inspiration, respire les vents océaniques régénérateurs qui vont lui redonner la force, espère-t-il, de venir à bout d’un fichu Bouvard et Pécuchet calé au milieu du gué. De ce séjour saisonnier du vieil écrivain normand en Bretagne, un jeune romancier, nourri lui-même des mots du grand homme, va nous offrir un court et magnifique récit.
En 1875, Flaubert a 54 ans. Il est à six ans du terme de sa vie. Et ce bourreau de travail en cette année-là est fatigué. Sa mère est morte trois ans auparavant, conscient mais un peu tard qu’elle était « l’être qu’il a le plus aimé ». « Et autour de lui, tout meurt » : son ami Bouilhet à qui il lisait régulièrement les pages fraîchement écrites de sa Lire la suite

« Haute couture » de Florence Delay aux éditions Gallimard

Zurbarán, peintre sévillan du Siècle d’or espagnol, contemporain de Vélasquez, fut étiqueté « peintre des moines ». Assurément il le fut tant il offrit une impressionnante vision de son « éventail » monastique. L’homme, trois fois marié, dix fois père, a donné le sentiment d’avoir passé sa vie dans les couvents et de n’avoir eu de cesse d’observer et portraiturer moines et conventuels, sujets revêtus de blanc, de gris et de noir, couleurs de leurs robes du plus élémentaire et austère chromatisme. Le peintre a laissé ainsi un vaste tableau de la vie du monachisme espagnol. Tout au moins parle-t-on des communautés d’hommes, car les femmes qu’il a peintes, et les saintes en particulier, sont sensiblement plus rares dans les collections, galeries et musées européens et américains. Florence Delay, dans un essai bref et lumineux, Haute couture, fait Lire la suite

« Avant que j’oublie » de Anne Pauly aux éditions Verdier

Avant que j’oublie, roman : roman ou autofiction ? La narratrice y parle à la première personne et s’appelle Anne, elle aussi. Mais qu’importe après tout, l’essentiel est ailleurs, bien plutôt dans la charge d’émotions qui anime ce texte poignant qui nous fait sentir le poids de la disparition d’un être cher et nous étreint de bout en bout. Anne Pauly relate la fin de la vie d’un homme, père d’Anne dans ce récit, atteint d’un cancer et ancien alcoolique qui meurt dans une maison de retraite au bout d’une existence banale. Le récit d’Anne est comme une réconciliation avec ce père, mort dans la solitude. Le chagrin de sa fille s’achève dans l’apaisement et la tendresse pour ce père dont elle découvre, à présent orpheline, toute la sensibilité et l’amour qu’il portait en lui. Un récit de deuil et de tendresse inoubliable, qui n’exclut pas des moments d’humour, pour alléger un peu Lire la suite

« La paria » de Claude Kayat aux éditions Maurice Nadeau

Fatima, jeune fille d’une famille pauvre de Bédouins, ces Arabes nomades qui vivent dans le désert, loin des villes et des villages, et Yoram, adolescent juif, né et grandi dans une famille opulente, propriétaire de vastes terres semées d’amandiers, s’éprennent l’un de l’autre. Comment pourrait-il en être autrement ? Ces deux-là se ressemblent tant qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Fors leurs fatidiques origines familiales et culturelles, hélas…
Fatima, belle adolescente, est douce et sensible, et Yoram, bien fait de sa personne lui aussi, est un garçon aux « traits délicats, [au] tempérament rêveur et taciturne, [à l’] âme vibrante » que rend malade la perspective de porter bientôt l’uniforme de Tsahal, l’armée israélienne. Comme son frère, il y a quelques années, qui y laissa la vie.
Quand Yoram Lire la suite

« Le cœur de l’Angleterre » de Jonathan Coe aux éditions Gallimard

Jonathan Coe écrit, fiction après fiction, un seul et même roman, celui de l’Angleterre contemporaine. Depuis Testament à l’anglaise (1994), chronique acide de la dynastie de la famille Winshaw et de la corruption dans l’Angleterre de Thatcher des années soixante-dix et quatre-vingt, en passant par Bienvenue au club et Le cercle fermé (2002 et 2006), tableau des années Blair, Coe passe au scanner le quotidien des Britanniques avec une pertinence et une cruauté toujours teintées humour. Le cœur de l’Angleterre (2019) est de la même veine. Et l’on est cette fois plongé dans les années Cameron, May et Johnson, celles qui mènent au Brexit.
Le livre s’ouvre sur l’enterrement de l’épouse de Colin Trotter, maman de Benjamin. Nous sommes au cœur de l’Angleterre, dans Lire la suite

« Une minute quarante-neuf secondes » de Riss aux éditions Actes Sud

Après Catharsis , une BD où Luz, dessinateur de Charlie Hebdo, tentait d’évacuer, de son rude trait de crayon, le traumatisme de l’attentat du 7 janvier 2015, dans un enchaînement de saynètes qui racontaient la douleur, l’amour, le désespoir, la peur de vivre et la volonté, parfois, de tout abandonner, après Le Lambeau , récit extraordinaire où Philippe Lançon nous plongeait dans la souffrance et le doute de ses longs mois d’hôpital avec une qualité d’écriture exceptionnelle, Riss vient de nous livrer à son tour sa vision et sa perception de l’attentat de Charlie Hebdo dans un récit magistral, Une minute quarante-neuf secondes.
Le 7 janvier 2015, en fin de matinée, Paris a vécu une scène de guerre, brève – « une minute quarante-neuf secondes » -, sanglante – 10 morts, au cœur de la capitale, rue Nicolas-Appert, 11è arrondissement -, précise – « les coups de feu avaient été tirés avec soin et atteignirent presque tous leurs Lire la suite

« Retour à Lemberg » de Philippe Sands aux éditions Livre de Poche

Retour à Lemberg nous emmène sur le terrain du droit international et de la défense des Droits de l’Homme au lendemain du second conflit mondial. Philippe Sands s’est passionné depuis toujours pour le procès de Nuremberg de 1945-1946, étape inaugurale d’un événement judiciaire fondateur qui a placé pour la première fois les dirigeants d’un État devant une Cour internationale de Justice pour crime contre l’humanité. Ce livre est un récit polyphonique : à la fois historique, juridique, géographique et familial écrit par Philippe Sands, avocat franco-britannique de droit international connu par ailleurs pour avoir plaidé pour l’extradition de Pinochet, contesté la légalité de l’intervention occidentale en Irak ou dénoncé les pratiques carcérales américaines dans les prisons de Guantanamo.
Philippe Sands nous emmène dans ce livre au cœur Lire la suite

« Âme brisée » de Akira Mizubayashi aux éditions Gallimard

Voilà le cinquième livre et deuxième roman d’un merveilleux écrivain japonais féru de littérature française, maîtrisant parfaitement notre langue dans un style toujours fluide et délicat. Akira Mizubayashi, marié à une Française et homme de deux cultures, nous avait séduits avec « Une langue venue d’ailleurs » où, disait-il, il évoluait dans une forme d’entre-deux et s’abandonnait avec délice à « cette errance entre les deux langues ». La musique est aussi son territoire et sa passion. « Un amour de mille-ans », son premier roman, baignait dans la musique de Mozart. « Âme brisée » nous fait découvrir cette fois l’enchantement et les miracles nés de l’aventure d’un violon à la sonorité sublimée par la musique de Schubert et de Bach.
Dimanche 6 novembre 1938, Tokyo, un petit ensemble de musique de chambre répète dans un centre culturel d’un quartier de la capitale japonaise. Yu, un professeur d’anglais, a réuni là trois de ses étudiants, musiciens comme lui : Kang, un violoniste, Yanfen, une altiste, et Cheng, un violoncelliste, tous les trois chinois. Yu, lui, est japonais. Blotti dans un coin de la salle, Rei, « politesse » en japonais, jeune fils de Yu, est plongé dans la lecture d’un livre, tout en ne perdant pas une miette de la répétition.

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« La plus précieuse des marchandises » de Jean-Claude Grumberg aux éditions le Seuil

Comment parler de la Shoah ? Comment dire l’enfer ? Primo Levi, David Rousset, Robert Antelme, entre autres, ont décrit et écrit l’abomination des camps et de la déportation dans des livres inoubliables, « ces chefs-d’œuvre de littérature débarrassés de toute littérature » comme l’a dit si justement Edgar Morin. Un autre de ces témoins de l’holocauste, Jean-Claude Grumberg, fils et petit-fils de déportés, a pris le parti d’écrire sur la Shoah sous la forme d’un conte pour dire, à sa manière, l’indicible et l’horreur et transmettre la douleur et le deuil sans fin et sans fond des rescapés du plus grand massacre antisémite de tous les temps. Grumberg s’est expliqué sur ce choix formel : « Un conte n’est pas historique. Un conte est quelque chose d’intemporel. On ne peut pas dire en détail les choses. Le conte permet, d’abord d’aller vite. Quand on conte, on n’est pas là pour assommer les gens, c’est l’histoire que l’on raconte qui peut les assommer. Mais le ton que vous devez avoir dans le conte, c’est un ton retenu. Le conte dit tout sans le dire. Il laisse deviner les choses. » Marguerite Yourcenar ne disait pas autre chose : « L’atrocité n’est jamais plus affreuse que montrée dans ses moments les plus modérés. »

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« Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon » de Jean-Paul Dubois aux éditions de l’Olivier

Le dernier roman de Jean-Paul Dubois raconte le passage en prison d’un homme, Paul Hansen, paisible factotum de la résidence L’Excelsior à Montréal que rien ne destinait à être un jour incarcéré. Mélancolique et tendre, ce roman est une merveille d’humanité, comme sait nous les offrir, roman après roman, ce magnifique écrivain. Le Goncourt 2019 lui irait bien !
Paul Hansen est né de l’union improbable de Johanes Hansen et d’Anna Madeleine Margerit. Lui, pasteur protestant danois à la foi mouvante et friable comme le sable des dunes côtières de son Jutland natal, passé d’une dévotion religieuse fragile et un brin romantique au credo diabolique et destructeur des jeux de casinos et des champs de courses. Elle, française, libre et soixante-huitarde dans l’âme, réfractaire à toute espèce de religion, ne mettant jamais un pied dans une église ou un temple, à la grande surprise de son fils Paul – « mais ton père est si beau » lui disait-elle pour le rassurer -, héritière par ses parents d’un cinéma de quartier d’art et essai où la pornographie de « Deep throat » côtoyait les films de Truffaut ou Godard, une femme née de cet ancien monde « où l’on pouvait se séparer pour un mauvais film ».

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