« Frère d’âme » de David Diop aux éditions Le Seuil

Le centenaire du premier conflit mondial a fait naître beaucoup de romans francophones. En 2013, c’est Pierre Lemaître qui ouvrait le feu, si l’on ose dire, avec Au revoir les enfants, haletant roman d’un écrivain qui s’était frotté jusqu’alors au roman policier. Les jurés du Goncourt l’avaient couronné en 2013. Un autre Goncourt a auréolé lui aussi en 2018 un roman inspiré par la guerre de 1914-1918. Mais les jurés étaient cette fois les lycéens séduits par un texte tout à fait original, Frère d’âme de David Diop, un court et beau récit qui fait parler un acteur du conflit qu’on n’a pas l’habitude de voir et entendre en ces circonstances, l’un des 135000 tirailleurs sénégalais venus combattre en France, nommé Alfa Ndiaye, simple soldat arrivé d’Afrique et plongé dans les horreurs de la guerre aux côtés de Mademba, « son plus que frère, son ami d’enfance ».

Lire la suite

« La passagère du vent » de Alonso Cueto aux éditions Gallimard

La guérilla entre le mouvement communiste du Sentier lumineux (El sendero luminoso) et l’armée régulière péruvienne déchira le Pérou dans les années 1980 et 1990. La pugnacité et la barbarie sans limites des deux camps firent 70000 victimes dans la population du pays. La paix, relative, est revenue à présent, mais la douleur de ces années de feu et de sang, de tortures et d’assassinats commis de part et d’autre, reste vive dans la mémoire collective, une douleur vécue autant par les militaires que par les populations civiles aisées des grandes villes, à Lima en particulier, et les populations paysannes, pauvres et éloignées, des montagnes andines. Alonso Cueto, romancier péruvien, ami du grand Mario Vargas Llosa, s’est attaché à nous montrer la réalité de cet « après-guérilla » à travers une trilogie intitulée Rédemption dont deux volumes ont été déjà traduits en français : Avant l’aube (en 2007), et La passagère du vent (en 2018). Un troisième volume, La pasajera, attend encore d’être accessible aux lecteurs francophones. Lire la suite

« La guerre des pauvres » de Eric Vuillard aux éditions Actes Sud

L’Histoire est la matière des livres d’Eric Vuillard, entendons l’Histoire des peuples et de ses révoltes, celles des miséreux, pauvres et meurt-de-faim, paysans, ouvriers et manants, ceux-là que les rois et monarques pressurent et asphyxient de leur pouvoir absolutiste et économique, avec la gabelle, la taille ou la corvée. La France voit ainsi se soulever les Bonnets rouges de Bretagne ou de Bourgogne, les Tars Avisés du Bas Limousin et du Quercy, les Pitauds d’Angoumois et de Saintonge, les Croquants du Périgord. À l’extérieur du Royaume de France, à ses frontières ou presque, d’autres révoltes sont apparues, innombrables. L’une d’elles fut la guerre des paysans allemands, en 1525, d’abord d’origine religieuse puis économique et politique. C’est à cette révolte-là que s’est intéressé Éric Vuillard qui en a fait le sujet de son dernier livre, La guerre des pauvres , avec cette manière bien à lui, vive, nerveuse, puissante, sans apprêts ni temps morts, sobre et captivante.

Lire la suite

« Berlin, 1933 : la presse internationale face à Hitler » de Daniel Schneidermann aux éditions Le Seuil

« Pourquoi n’ont-ils rien dit ? » : le bandeau rouge qui barre la couverture du livre de Daniel Schneidermann, « Berlin, 1933 : la presse internationale face à Hitler » pose la question brutalement et interpelle. Tout au long des 450 pages très documentées de son ouvrage, Daniel Schneidermann va détailler et analyser, citations multiples à l’appui, les écrits, faits et gestes de ces correspondants de la presse occidentale, anglo-saxons et français, le plus souvent en poste à Berlin, témoins de l’ascension et de la violence du nazisme et de l’inexorable et effroyable marée montante de l’antisémitisme pendant les années 30.

Lire la suite

« Délivrez-vous ! Les promesses du livre à l’ère numérique » de Paul Vacca aux éditions L’Observatoire

« 1984 », « Le Meilleur des mondes », « Fahrenheit 451 », glaçantes dystopies, ou « utopies détraquées » selon Paul Vacca, annonçaient à leur manière la mort du livre. Science-fiction ? Est-ce si sûr ? La disparition du livre est-elle programmée, du moins celui qui est fait de l’antique papier, au moment où le numérique ne cesse d’étendre sa toile ? Les envahissants écrans sont-ils en passe de tuer le livre traditionnel ? C’est la crainte de Paul Vacca qu’il développe dans un court et vivifiant essai : « Délivrez-vous ! Les promesses du livre à l’ère du numérique ».

Lire la suite

« La Massaia – Naissance et mort de la fée du foyer » de Paola Masino aux éditions La Martinière »

La « massaia » est un mot italien désignant la ménagère ou femme au foyer. D’un usage devenu obsolète, le vocable fut sciemment remis au goût du jour par le régime patriotique et totalitaire de Mussolini attaché à la tradition familiale. Et Paola Masino, la rebelle et féministe, en fit le titre de son roman. « La Massaia, naissance et mort de la fée au foyer », est paru en feuilleton dans la revue « Il Tempo » en 1941 et 1942, et les Editions de la Martinière nous en offre une très belle traduction sous la plume de Marilène Raiola.

Lire la suite

« Aux animaux la guerre » de Nicolas Mathieu aux éditions Actes Sud

Comme Pierre Lemaitre, d’abord passé par le thriller et le roman policier avant d’être récompensé par le Goncourt avec « Au revoir là-haut », Nicolas Mathieu, tout dernier lauréat du plus prestigieux des prix avec « Leurs enfants après eux », est entré en littérature par la voie du roman noir. Un seul à vrai dire, et le premier de ses romans, tant l’écrivain est encore dans la jeunesse, et la genèse, de sa création littéraire. En 2014, il publiait en effet « Aux animaux la guerre », repris en 2018 dans la collection « Babel Noir » d’Actes Sud, roman qui nous plonge dans la sombre lumière d’un hiver vosgien et le lourd climat du déclin ouvrier et industriel dévastant peu à peu l’Est de la France dans les années 80.

Lire la suite

« Le guetteur » de Christophe Boltanski aux éditions Stock

Dans « La Cache » (prix Femina 2015), le primo romancier Christophe Boltanski, par ailleurs journaliste et grand reporter à « Libération » et à « L’Obs », nous faisait découvrir le terreau familial où il avait grandi. Nous y faisions la connaissance de Myriam, « Grand-Maman », femme autoritaire et claudicante, frappée de poliomyélite, Etienne le médecin, son mélancolique époux, Jean-Elie, Anne et Luc, oncle, tante et père de l’écrivain. Pas ou peu de traces maternelles en revanche. « Le Guetteur », deuxième opus de Christophe Boltanski, est, lui, tout entier et exclusivement dévolu à la figure de sa mère, Françoise L., comme un second tome venant achever le livre initial.

Lire la suite

« J’ai un tel désir » de Françoise Cloarec aux éditions Stock

 « J’ai un tel désir de voir ton visage dans le plaisir…Je pense souvent à cela » écrivait dans l’une de ses nombreuses lettres enflammées Marie Laurencin à Nicole Groult. La photo qui illustre la couverture de l’ouvrage de Françoise Cloarec affiche avec éclat la passion déclarée des deux femmes, regards échangés, perdus d’admiration réciproque, amoureuse et intense. L’une des deux, Nicole pose sa main sur le genou de Marie dans un geste d’infinie tendresse. Le cliché résume à lui seul cette liaison assumée, affichée de deux femmes qui ont traversé la première moitié du XXe siècle au bras de maris, d’amants et de maîtresses. Tout comme la grande et libertine Colette.

Lire la suite